Invités du mois

Tu as gravé tant de portraits, plus de 1 500 je crois… que peux-tu nous dire ?
En me souvenant de plusieurs décennies de pratique du portrait, je me faisais la remarque suivante : il existe un vocabulaire spécifique pour exprimer le fait de reproduire les traits d’une personne.

Portrait d’Amérindien à la pointe sèche sur granit

 

Par exemple : « tirer » le portrait, « brosser » le portrait, « tailler » le portrait, faire une « prise » de vue, faire un « shoot », « saisir » une expression, « maîtriser » son trait etc…Toute une terminologie qui exprime une action assez rapide, forte et même physique sinon agressive, et qui implique que ce que l’on perçoit d’un visage, est mouvant, fugitif.

 

 

Le mot portrait est issu du verbe « portraire », traduit par « pour dessiner ».

Tirer le portrait est donc presque un pléonasme selon le sens ancien du mot. Il s’agit d’abord de dessiner ou de tracer le visage de quelqu’un.

 

 

 

 

Parle-nous de la technique de ta gravure.
La technique employée est celle de « la pointe sèche ».

Portrait du Général de Gaulle à la pointe sèche sur granit

 

Pour le granit poli, on utilise une pointe diamantée car cette pierre est trop dure pour l’acier. La gravure se compose de milliers de traits croisés. Chaque rayure obtenue est blanche et plus on raye en croisant, plus ça devient blanc. On travaille donc en inversion par rapport à la technique du dessin.

De plus, le geste est « sans repentir » : impossible de gommer, pas de droit à l’erreur ! Bon, c’est relatif parce que le travail s’effectue dans la durée, il suffit de rester concentré. Cela produit un portrait « bien enlevé » comme on le dit souvent ! Si vraiment on rate, alors il vaut mieux tout repolir, mais c’est onéreux, c’est pourquoi on fait attention.

 

 

 

Et ces gravures, tu peux en faire un tirage de plusieurs exemplaires ?
Non, ce ne sont pas des multiples, selon le terme consacré, mais des pièces uniques, appelées « taille directe ». Si je fais un parallèle avec la sculpture : une œuvre taillée dans un bloc de pierre est une « taille directe », en revanche la même œuvre éditée en bronze à partir d’un plâtre est un « multiple ».

Combien de temps justement faut-il pour réaliser une gravure ?
Je répondrai comme Picasso. A la question : « Combien de temps avez-vous pris pour peindre votre dernier tableau ? », il a répondu : « Toute une vie ! »

Faut-il être en forme pour réaliser un bon portrait ?
C’est bizarre… Parfois on a beau être en « grande forme physique », ce n’est pas un gage de réussite. Contre toute attente, d’excellents portraits fort appréciés furent réalisés dans des conditions difficiles ou après une nuit de fiesta ! Donc cela augmente encore le mystère de la pratique de cette discipline. 

On comprend bien la difficulté de réaliser la chose…
C’est difficile, oui et il se dit beaucoup de clichés à ce sujet (sans jeu de mots). La première question qui se pose est : pour qui réalise-t-on un portrait ?
Si une personne juge son propre portrait et ne s’apprécie pas sur la photo, cela montre bien que le portrait est une interprétation « subjective ». Quand bien même le terme « objectif » définit l’optique d’un appareil photo ! Curieux, non ? La personne ne se voit pas comme elle est et elle voudrait qu’on la représente comme elle s’imagine être.
Je me souviens avoir réalisé le portrait d’un homme et j’en étais très fier ! Son épouse ne le trouvait pas ressemblant du tout et m’a réclamé des retouches imperceptibles mais primordiales pour elle : ôter des rides, éclaircir son teint…
A l’opposé, un portrait dont l’artiste jugera la ressemblance un peu « crue » pourra être accueilli avec enthousiasme par le commanditaire. Un homme m’a dit : « Ah enfin quelqu’un qui a représenté mon nez tel qu’il est ! » Sans le savoir, il m’a montré la voie de l’authenticité du portrait sans concession, sans pour autant aller jusqu’à la caricature ! 

Pour recevoir toutes remarques, il faut pouvoir les accepter…
Accepter des critiques, c’est avancer. L’artiste doit relativiser parce qu’elles sont souvent l’expression d’une vision personnelle de celui qui s’exprime. Il faut savoir décrypter et se servir de ces éléments pour mieux s’approcher du modèle. 

Ah, il doit donc y avoir autre chose qui anime l’artiste, qu’est-ce que c’est ?
Ce serait banal de répondre : la passion, mais c’est de cet ordre-là. Je n’ai jamais accepté à terme de faire autre chose que dessiner, c’était sans appel. Alors je me suis accroché, j’avais le feu sacré… Et puis c’était aussi une manière d’être libre, de pratiquer une activité à fond et d’en être fier.
Et n’oublions pas les contrats à honorer ! Malgré tout, la reconnaissance s’évalue avec des chiffres, qu’on le veuille ou pas. Pas sûr que ce soit un gage de qualité mais la renommée d’un écrivain par exemple se mesure au nombre de livres vendus ! On pourrait disserter sans fin sur ce sujet… 

Et tu n’as jamais eu envie de faire autre chose que de la gravure ?

Festival des Picaous

 

 

Si, si… j’ai été peintre avant d’être graveur, et même photographe et graphiste !

 

 

Par exemple, je me suis occupé pendant longtemps de l’affiche d’un petit festival de musique en Bretagne organisé par les « picaous » (nom des tailleurs de pierre en gallo) …

 

 

 

 

 

 

 

 

France Télécom – Direction opérationnelle de Tours

 

 

 

 

J’ai illustré des documents pour France Télécom…

 

J’ai fait du design dans l’industrie du granit… J’ai travaillé le verre en incrustation dans la pierre…

 

Et puis après, le portrait a absorbé presque tout mon temps.

 

 

 

 

Ah oui, le portrait ! Existe-t-il un « ressenti » particulier entre l’artiste et son modèle pour saisir des détails et transmettre une émotion, un regard… ?
On entend souvent dire : « Les yeux sont le regard de l’âme… » Humm… Dans un portrait, le regard est considéré comme la partie la plus délicate à reproduire. En vérité, il représente une difficulté mineure. Les yeux sont tout au plus des cavités remplies d’une sphère ornée d’une lueur !

Portrait de Victor Hugo (pointe sèche sur granit).
L’œil, à droite, est dans l’obscurité et pourtant…

 

L’anatomie du visage…

 

 

 

En revanche le sourire (ou le non sourire)… Aïe aïe aïe !!! Pensez à l’anatomie musculaire d’un sourire… Un sourire fait appel à 17 muscles qui, tenez-vous bien, entrent en jeu simultanément, petit et grand zygomatiques compris !

 

 

 

 

 

Tout cela complique la réalisation d’un portrait. D’après le psychologue Paul Ekman on recense 19 types de sourires ! On comprend donc bien que c’est au-delà des yeux que naissent les expressions. La Joconde, le plus célèbre des portraits, nous fascine grâce… à son sourire énigmatique…

Portrait de jeune gitane, peinture sur toile

 

 

Un sourire fait naître une très large palette d’expressions : timidité, modestie, tendresse, insolence, dureté, mépris, moquerie, ironie, méchanceté, douceur etc…

 

 

Alors, oui, il faut autre chose… Une intuition qui capte la personnalité du modèle…

Une maman a pleuré devant le portrait de son enfant disparu, tant j’avais su redonner vie à la photo qu’elle m’avait confiée.

 

 

 

 

 

 

 

Chaque portrait est donc unique ?
Oui et non. J’aime bien ce proverbe égyptien : « D’un même portrait Dieu créa 40 répliques ». Chaque fois qu’il termine un portrait, qu’il en soit satisfait ou non, l’artiste soupire… laissant planer l’idée qu’il pourrait en recommencer une réplique.
Régis Debray a exprimé cette insatisfaction dans « L’œil naïf » (mais pas innocent précise-t-il). Il s’adresse au photographe venu lui tirer le portrait : « La photo de moi que je préfère est bel et bien celle d’un cadre vide ! » Disons que réaliser un portrait parfait, c’est mission impossible. 

Tes Amérindiens sont pourtant tellement réalistes… pourquoi ?
Je me suis intéressé tout particulièrement aux Indiens des plaines, fasciné par ces visages marqués, portant l’expression d’une nation en péril. Mes portraits d’Indiens sont inspirés des photos de Edward S. Curtis, ça aide, restons modeste, parce qu’il avait déjà fait un beau travail en amont.
Un de mes amis qui proposait de l’hébergement sous tipis m’a initié à la culture amérindienne. Du coup, j’ai moi-même monté un tipi Lakota (Sioux) dans mon verger et l’été, je dormais le nez dans les étoiles !

                

Mon tipi Lakota et mon calumet !

 

As-tu un conseil à nous livrer in fine ?
Pour terminer sur une autre parole de Régis Debray, je citerai ceci : « Ce que nous voyons est fait de ce que nous sommes et non de ce que nous voyons ». Je préconise donc la plus grande humilité, la plus grande modestie face à un modèle et surtout… beaucoup de pratique !

 

 

Retrouvez Jean-Louis Andréas LANG-BRINGER dans d’autres créations.

 

 

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