En rayons

Deuxième épisode

Troisième épisode

Je ne savais pas trop comment interpréter cette réponse. La rapidité de la réplique dénotait de la spontanéité. Il y avait de l’humour aussi, à preuve ce petit rictus, sourire crispé furtif qui me disait clairement “tu exagères quand même !”. Mais rien d’autre. Aucun signe par rapport à son prénom. Je me doutais bien d’avoir été maladroit. Pour moi, ce prénom avait une couleur sépia ; il sentait le linge propre dans la chaleur humide du repassage le dimanche. J’aurais été une fille, je n’aurais pas aimé m’appeler Simone. J’aurais aimé quoi ? Avec des cheveux blonds, longs et raides, je me serais appelée Corinne ; avec une petite poitrine, Héloïse ; grande et fine et légère, je me serais appelée Barbara. Non, pas Barbara, pas du même nom que cette chanteuse que mes parents adoraient et que je trouvais maniérée. Simone n’était sûrement pas maniérée. Bien sûr, sa démarche avec sa glace à la main était spéciale mais elle était voulue parce qu’elle lui procurait un plaisir rien que pour elle. Elle n’était pas destinée à séduire. Pourtant, c’est ainsi que je l’avais remarquée, Simone, et qu’elle avait commencé à m’intéresser. Je ne pense pas qu’elle songeait à me séduire.
J’étais bien ici. Nous étions bien, côte à côte, silencieux. Nous n’avions pas grand-chose à dire. Les cris lointains des baigneurs, le clapotis de l’eau contre le ponton habillaient suffisamment notre connivence. Il valait mieux aussi que je ne dise rien plutôt qu’une bêtise…
Simone balançait ses jambes au-dessus de l’eau et regardait les vaguelettes. Elle étira une jambe pour toucher l’eau de son pied. Elle donnait de brefs coups de pied dans les vagues pour faire des petites gerbes.

— Regarde, il y a des poissons, dit-elle. Ils ne s’en vont pas !

Alors, comme ce n’était pas suffisant pour effrayer les poissons, elle s’étira encore pour faire de plus grandes gerbes, si bien qu’elle se trouvait maintenant à demi assise en équilibre sur le bord de la plateforme.
La tentation était trop forte : d’une pression sur son épaule, je la fis basculer. Elle poussa un cri avant de disparaître sous l’eau. Quand elle émergea en suffocant, elle me lança un “salaud !” rageur. Je m’étais mis debout, fier de mon coup.

— Et ça, c’est pour la triche de tout à l’heure !

Je sautai, les genoux repliés sur la poitrine, en “bombe” à côté d’elle, en faisant une grosse éclaboussure qui la surprit de nouveau.

— Ooh ! Elle ponctua un cri de dépit en giflant l’eau pour m’asperger et se mit immédiatement à nager vers la plage dans un crawl plus efficace que le mien. Je la suivis de mon mieux.

Sortant de l’eau, elle se dirigea vers sa serviette à grandes enjambées, martelant le sable, les bras aidant la marche difficile par une amplitude de mouvement exagérée. Elle était visiblement furieuse et j’en étais surpris. S’éclabousser n’était rien qu’un jeu anodin et pour tout dire pas très original quand on se baigne à deux.
Sa mère avait vu la scène et avait bien compris que sa fille signifiait sa colère.

— Eh bien Simone, que se passe-t-il ?
— Je ne veux plus voir ce type ! répondit-elle sèchement.

C’était l’heure de rentrer. Les mamans avaient commencé à regrouper les affaires et en étaient à plier les paréos. Leurs hommes avaient déjà enlevé le plus gros, les parasols, les pliants et les glacières.
J’avais pris ma serviette, m’étais épongé sommairement et avais vite remis ma chemise. Je rejoignis Simone qui, courbée, séchait ses cheveux qu’elle avait rejetés par-dessus sa tête. Je m’accroupis près d’elle pour lui parler doucement.

— Tu m’en veux pour tout à l’heure ? Je m’excuse.
— Mais non, idiot. Ecoute, tu vas voir.

En effet, sa mère avait commencé un sermon. Le monologue auquel je devais prêter attention concernait Simone. Je n’avais pas saisi le début, mais je compris qu’il était question du caractère impossible de sa fille, de ses caprices, de la difficulté à la voir grandir, de l’avenir même, dont on ne savait pas de quoi il serait fait si elle ne mettait pas “un peu d’eau dans son vin”. Les lamentations se terminaient sur cette dernière expression ; le monologue repartit dans une autre direction. Sans se soucier de ma présence, la mère de Simone se faisait menaçante.

— Tu ne vas pas gâcher nos vacances ! Ce garçon est très gentil, sa maman m’en a dit le plus grand bien toute l’après-midi. Alors tu vas me faire le plaisir, si tu ne veux pas t’excuser de ta mauvaise humeur, de lui faire au moins bonne figure. En tout cas, je ne veux plus te voir dans nos pattes. Que ce soit dit ! D’ailleurs, ça commence ce soir puisque ses parents nous ont invités à l’apéritif.

Toujours courbée, Simone tourna la tête vers moi et, tout en lissant ses cheveux avec un peigne, murmura :

— Maintenant on va vraiment pouvoir faire ce qu’on veut.

Je me relevai, tournai les talons et marchai droit devant moi. J’avais du mal à contenir mon rire.

 

Quatrième épisode

 

 

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