En rayons

La porte d’entrée refermée derrière nous, nous nous sommes arrêtés sur la véranda. Je sentais comme franchir une limite, faire un pas dans le vide, mettre le pied de l’autre côté d’une frontière. J’ai pensé à ce village coupé en deux par la frontière entre la France et le Belgique. Nous sommes restés ainsi quelques minutes, debout sous la lumière crue de la lanterne. Peu à peu nous parvenait le chant tardif des cigales, et les étoiles s’allumaient dans le ciel. Je croyais être dans un autre monde, surpris par le silence et notre intimité.

— Tu veux qu’on aille faire un tour ?
— Non, on peut rester là.

Elle s’est assise dans un fauteuil en rotin en ramenant ses jambes sous elle.

— Tu as froid ? Tu veux que j’aille te chercher un pull ?
— Non, ça va. Merci.

Mais je voyais bien que la fraîcheur de la nuit la mettait déjà mal à l’aise.

— On devrait s’adosser au mur. Les pierres gardent la chaleur de la journée.
— Oui, si tu veux.

Nous nous sommes donc assis côte à côte, par terre. Elle, les bras autour de ses genoux repliés contre la poitrine, moi assis en tailleur. Elle regardait en l’air, le ciel ou les arbres où chantaient les cigales. Je la regardais, elle.

— Arrête de me regarder comme ça, ça fait bizarre.
— Je ne vais pas te dire que je te regarde parce que tu es moche.
— Je suis jolie ?
— Tu as un joli profil.
— Et de face, ça va aussi ?
— Ouais… Surtout de face.

Elle a tourné le visage vers moi en faisant un froncement de nez. Je lui ai répondu par un petit rire parce que sa grimace était vraiment réussie. Elle m’a souri.

— Tu sais, je ne joue pas si bien de la guitare au point de t’apprendre.
— Ah non ? C’est dommage.
— Je peux t’apprendre à placer tes doigts, les notes mais…
— J’aimerais bien. Mais ce n’est pas grave. C’était surtout pour ma mère. Elle veut que j’apprenne le violon parce que d’autres parents font faire du piano ou du violoncelle à leurs enfants.
— Et toi, ça ne te plaît pas.
— Non, pas du tout. Ces jeunes, je les connais. Ils ont commencé tout petit, ils sont au conservatoire maintenant, ça leur bouffe tout leur temps. Et en plus, on dirait qu’ils sont raidis par leur instrument. Tu verrais celui qui fait du piano, toujours droit. Et celle qui fait du violoncelle, pareil. Droite. Raide.
— C’est sûr que le travail de la technique demande de la discipline et forcément, ils sont
— Ben moi, je ne suis pas disciplinée. Et je ne veux pas l’être.
— Si je t’apprends la guitare, tu crois que je vais te laisser faire n’importe quoi ?
— Tu serais méchant avec moi ?
— Non, pas méchant. Mais je pense un peu exigeant, oui.

En fait, je n’avais aucune idée d’une quelconque stratégie pédagogique, mais il fallait que j’assure.

— Et toi, tu as un prof de guitare ?
— Non, j’apprends tout seul. J’écoute des disques et je joue. Et avec le solfège qu’on a appris à l’école, je me débrouille pour déchiffrer des partitions.
— Eh bien tu vois, moi non plus, je n’ai pas besoin de prof.
— Oui, tu pourrais apprendre toute seule.

Cela mettait fin à notre projet. Ça m’arrangeait parce que je n’avais aucune envie de lui apprendre la guitare. Si je voulais passer du temps avec elle, c’était autrement. Comme en ce moment par exemple, où l’on ne faisait rien sauf être ensemble et partager quelque chose.

Mais quoi ?

— Je n’ai pas envie d’apprendre la guitare de toute façon. Je n’ai envie d’apprendre rien.

Simone semblait morose tout à coup. Il y avait une Simone de jour et une Simone de nuit. Le chant des cigales en devenait mélancolique.

— C’est sûrement parce que tu sais beaucoup de choses.
— C’est ça, fous-toi de moi maintenant !

Elle s’est remise brusquement sur ses deux jambes. A sa façon d’épousseter et de lisser sa robe, j’ai compris qu’elle allait me planter là et rentrer. Je me suis levé tout aussi vite pour lui barrer le passage. Je venais de comprendre l’ironie de ma réplique et ce qu’elle pouvait avoir de blessant.

— Mais non Simone, tu ne comprends pas. Ce n’est pas ce que je voulais dire. Depuis cet après-midi, tu as fait plein de choses nouvelles pour moi. Je crois vraiment que tu sais beaucoup de choses.
— Ah oui ? Comme quoi par exemple ?
— Je ne sais pas… Ta façon de marcher, de manger une glace tiens !, de tricher, avec moi, avec ta mère… Je ne sais pas faire tout ça, moi. Et je trouve ça vachement important. C’est vrai. Crois-moi.

J’essayais de mettre toute la conviction, tout le repentir dans ces propos désordonnés. Je m’en voulais de tant de maladresse. Et si elle avait encore une de ses réactions imprévisibles qui me laisserait encore plus désemparé ? Et si au contraire elle décidait de me priver de ses extravagances, de sa fantaisie ?

Je devais vraiment avoir l’air d’implorer parce qu’elle est restée. Nous sommes restés quelques secondes ainsi, à vouloir se croire l’un l’autre, à vouloir se faire confiance.

Et elle a eu une réaction imprévue. Elle a posé sa main sur ma joue pendant quelques secondes. Ce n’était pas une caresse, juste sa main posée sur ma peau. Puis elle m’a collé un petite gifle, pas très forte, accompagnée d’un sourire.

— Rentrons !

Dans la maison, il faisait plus chaud qu’à l’extérieur. Mais venant du salon, il n’y avait plus la joyeuse ambiance que nous avions quittée. Il s’était passé quelque chose.

— Ah Simone, tu es là ! Nous partons.

Sa mère semblait pressée tout à coup. Elle était bien la seule.

error: Contenu protégé