En rayons

<= Huitième épisode

Les genoux repliés contre la poitrine, je menton sur les genoux, je regardais au loin. Je ne voulais plus les voir, ces deux adultes qui n’avaient visiblement aucune idée de ce qu’est l’amitié simple. Ce plaisir d’être ensemble, avec quelqu’un de différent et de vouloir l’approcher, s’en approcher pour le ressentir, le comprendre. Visiblement, ils n’avaient que faire de ce contact. Ils ne cherchaient au fond que quoi ? Une occasion de boire un coup de trop ? Un prétexte pour s’offrir une victoire à coup de « ma voiture vaut plus chère que la tienne/oui mais elle consomme moins », de « ma maison est plus grande que la tienne/oui mais elle est en centre-ville » ? Ou tout simplement qu’à meubler une soirée qui sinon aurait été vide, vide.

Je crois que pour la première fois j’ai compris qu’ils étaient vieux.

Le sentiment violent qui provoquait de sourds battements dans ma poitrine aurait pu se transformer en compassion, mais il était trop tôt : la pitié n’arriverait que bien plus tard. Le sentiment qui mûrissait et prenait forme en moi se répandait dans mes bras, mon dos, mes jambes, ma nuque, mes cheveux. Il devenait presque trop grand pour moi.

Alors je me suis levé.

— Je vais faire un tour.
— Où vas-tu ?
— Faire un tour.

J’ai attendu quelques secondes mais ma mère n’a pas insisté. Elle n’a pas non plus levé les yeux du travail de couture qu’elle avait emporté.

Il valait mieux qu’elle n’ajoute rien, ne pose aucune question, ne fasse aucune recommandation, aucune allusion. La colère et le dépit avaient éclos en une détermination toute puissante. J’aurais pu soutenir son regard, ignorer ses conseils. Désobéir.

Je me suis mis en route dans la direction où j’avais vu Simone pour la dernière fois sur cette plage. Je me doutais que ses parents voudraient mettre de la distance avec les miens après ce qu’il s’était passé entre eux. Il faudrait peut-être que je marche longtemps. Peu importe l’heure à laquelle je rentrerais. Je rebrousserais chemin quand les gens commenceraient à plier bagage. Et tant pis si j’ai droit à une engueulade. Et si mon père s’y met aussi… En fait, ce sera moins pire. Il n’est pas franchement autoritaire. Pas volontairement. Il y est contraint. Il s’y sent obligé.

Est-ce que c’est elle, là-bas ? Cette blonde aux longs cheveux assisse face à la mer, les genoux repliés sur la poitrine, comme elle aime à le faire ? Je m’approche. Plus près. Un type s’approche en même temps que moi et me regarde intensément ; son regard me dit d’aller voir ailleurs. La fille se retourne : ce n’est pas elle. Je continue ma balade.

Personne ne lui ressemble ici.

Plus loin, un peu plus loin peut-être.

Son profil est dessiné dans les nuages. Sous mes yeux, l’empreinte de ses pieds est inscrite dans le sable. L’éclat de son rire retentit à ma droite, à ma gauche.

Où est-elle ?

Où es-tu Simone ?

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