En rayons

Solange, la mère de Simone s’est mise prestement debout ; son père, Serge, s’est extirpé du canapé avec beaucoup moins de distinction. Pendant la délicate manœuvre pour contourner la table basse où il ne restait plus grand-chose à grignoter, son pas s’est pris dans un pied, ce qui a fait vaciller les verres et les bouteilles d’alcool. Un rire bref relayé par mon père tentait de dédramatiser la situation, mais je voyais bien que les deux hommes n’étaient plus dans un état normal.

— Tu es sûr que tu peux conduire, chéri ? lui demande sa femme.
— Mais bien sûr, c’est tout droit ! lui répond Serge en mimant une série de virages en zigzag. Et en rigolant en direction de mon père comme pour le prendre à témoin.

Résignée, Solange s’est tournée vers ma mère pour échanger une paire de bises, puis vers mon père qui venait de lâcher la main de Serge après une longue et vigoureuse et chaleureuse et probablement moite poignée de main.

Pendant que les amabilités duraient, nous étions, Simone et moi côte à côte et silencieux. Et puis je me suis tourné vers elle.

— Bon, ben… Au revoir alors. Et je lui tends la main.

Elle met sa main sur mon épaule pour m’attirer et me faire une bise sur la joue. Alors, sans savoir comment, sans le vouloir, je mets une main sur sa taille et je lui rends sa bise sur l’autre joue. Aussitôt la chaleur me monte au visage. Je suis sourd parce que mes oreilles bourdonnent. Je regarde au loin, par-dessus son épaule, et je ne reconnais pas l’endroit. Je suis absent de moi-même. Je ne sens que la douceur du tissu sous ma main et la souplesse de sa peau sous le tissu. Elle ne se dégage pas alors que ma main s’attarde un instant à la fois infime et interminable.

— Oui, à demain, sûrement.

Puis elle a été entraînée à la suite de ses parents vers la grille du jardin. Et moi, je la voyais dans sa robe littéralement comme une ampoule électrique qui éclairait la nuit, la vie de famille, les vacances, la raison pour laquelle tout cela existe, la raison pour laquelle j’étais là.

J’étais tellement heureux ce soir-là que j’ai eu du mal à m’endormir. Et à la toute fin de mes pensées et de mes réflexions sur ce que je vivais, c’est de m’entendre dire « je suis amheureux, je suis amhoureux » qui m’a apaisé.

 

Le lendemain, il n’y avait personne sur la plage. Seulement des gens comme nous. Des oisifs, des gens qui profitent du soleil, qui vont se baigner parce qu’ils ont trop chaud et qui se sèchent bien vite avant de reprendre la lecture de leur roman ; qui boivent parce qu’il faut faire attention à ne pas se déshydrater et qui se retournent pour être uniformément bronzés ; qui règlent l’orientation du parasol qui menace de s’envoler. Des gens que je déteste, comme je déteste son absence, comme je déteste mon espérance, comme je déteste mon désir.

— Vos amis ne sont pas là aujourd’hui ?
— Ah non ! Un peu de calme ne nous fera pas de mal, me répond ma mère.
— Oh, tu dramatises tout, dit mon père.
— Non, c’est sûr, la grossièreté n’est pas un drame. Ni l’indécence, évidemment…
— C’était pas méchant. C’était dans la conversation. Un mot en entraîne un autre… C’était en l’air.
— Permets-moi de n’avoir pas le même sens de la légèreté que toi, si tu veux bien. Solange, d’ailleurs…
— Solange, Solange ! Elle n’a pas arrêté de chauffer son mari, alors bien sûr…
— Je crois que c’est toi qui as chauffé tout le monde avec l’alcool que tu nous as fait boire !
— C’était un apéritif, je nous ai mis en appétit.

Maintenant, je savais plus précisément que c’est eux deux que je détestais. Eux quatre. Comment avaient-ils osé gâcher leur relation en quelques minutes ! Quatre insouciants, quatre irresponsables, quatre égoïstes.

Je ne voulais pas mettre un nom sur le sentiment qui explosait dans ma poitrine. Mais c’était violent.

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