Parce qu’il est des moments que l’on croit oubliés, parce que l’on pense que notre boite à souvenirs est trop petite pour tous les contenir, que c’est trop loin… Et puis, en un clin d’oeil, à cause d’une image, d’un mot, d’une odeur ou d’un son, ce moment perdu tend ses dendrites imagées vers le présent et tout revient.

Ainsi, quelques photos de la prison de Bois d’Arcy reçues il y a quelques mois, un barbelé entortillé seulement, ont fait resurgir des souvenirs de la prison de Liancourt, dans l’Oise, construite en 1935 pour y accueillir des malades, et, je suppose, à peine retapée de temps en temps. Un taudis !

Non, je n’y ai pas fait de séjour, j’y ai fait une visite, une enquête : l’un des moments forts et perturbants de ma « carrière ».

A l’époque je travaillais là-bas, dans l’Oise, à la DDASS. On s’occupait donc de sanitaire et de social, plutôt de sanitaire en ce qui me concerne . Mais, tout le monde en conviendra, les deux, sanitaires ou sociales, les affaires se rejoignent malheureusement souvent…

Donc, un jour, le médecin inspecteur de la santé, Isabelle K, me demande, via une note à mon chef de service, de l’accompagner dans la prison de Liancourt, ce lieu que j’apercevais régulièrement – que j’imaginais plutôt, derrière ces hauts murs rehaussés de barbelés vus de la route, celle qui allait de Liancourt à Rosoy – pour vérifier à quel point code de la santé publique et règlements sanitaires variés y étaient respectés, ou non respectés, et faire un « beau rapport » pour « des beaux ministères », celui de l’intérieur et celui de la santé je suppose.

Nous sommes donc arrivées dans la 4L blanche – véhicule de prédilection pour les fonctionnaires de l’époque – de la DDASS par un matin de janvier froid et gris, brouillardeux – oui, tout y était pour l’ambiance – en montrant patte blanche, nous y étions attendues, on ne fait pas des visites surprises dans ces établissements. Fouille sommaire, mais à corps tout de même, petit topo de la directrice de l’établissement pénitencier, mises en garde, petites règles à respecter et tout le toutim, pas de photo ! Puis visite particulière guidée « partout » ; guindée devrais-je dire.

Le lieu, certes on peut s’en douter, ne ressemblait en rien à un lieu de vie. C’en était pourtant un pour quelques centaines de détenus. Si, bien sûr, il y avait une cuisine, une salle à manger, des chambres, des douches et des toilettes, comme chez vous quoi ! Mais il y faisait froid, sombre, sale, bruyant et nombreux. Et enfermé.

Entourées par des gardiens armés, nous fumes accueillies par les résidents comme une manne céleste, un sauveur à deux têtes et quatre bras, je fus prise à partie, tirée par le bras, dévisagée, enduite de postillons, et chacun de ces hommes enfermés avait une histoire sur le coeur et dans les yeux à raconter, et les voix montant crescendo ; sur le séjour, sur les matons, sur les autres, sur la bouffe, sur les chiottes et douches collectives (pouvait-on réellement en ressortir soulagés et propres ?), sur les piaules surpeuplées (les lits touche à touche dans les couloirs aménagés à la va-vite) dans lesquelles l’air glacial pénétrait par les fenêtres non jointives (je pouvais passer un doigt entre le chambranle et la fenêtre elle-même), sur le travail et l’ennui, sur le béton et le gris partout, et, surtout, sur l’absence totale d’intimité et de solitude … Avec brutalité, persuasion, espoir, désespoir, je-m’en- foutisme, dérision, fatalisme… Jamais avec humour.

Avant d’y aller, on peut imaginer tout ce qu’on veut sur l’enfermement, la promiscuité, et ce bruit de portes qui se ferment sans cesse, mais rien n’égale la réalité ; et s’y trouver plongé (submergé) ne serait-ce que quelques heures et en tant que visiteur, ne peut être qu’un choc pourvu qu’on ait un tantinet d’empathie. Ce le fut pour moi en tout cas.

Hors tout jugement sur les humains, on me demandait de réaliser une enquête d’insalubrité des lieux. Il y avait des raisons purement techniques, et au-delà, un aspect humain sur lequel je ne pouvais rien répondre  ; on ne me demandais pas, dans cette tâche professionnelle, de me sentir concernée par cet aspect pourtant primordial. Juste voir avec plus d’acuité l’aspect hygiène et salubrité et encaisser tout le reste.

Alors j’ai écouté, parlé un peu, questionné mais pas trop, j’ai rendu les sourires à ceux qui étaient crispés, je me suis reculée lorsque l’un d’eux m’agrippait pour me persuader davantage, approchée pour écouter ceux qui murmuraient de crainte qu’on les entende trop, j’ai noté ce que j’entendais, ce que je voyais. Et j’édulcorais négativement – si on peut dire ça comme ça – les phrases des uns et des autres, jusqu’à mes paroles, en relation avec mon ressenti révolté.

Tout, les lieux et les conditions de vie, bafouaient les droits fondamentaux de l’homme, ces hommes fussent-ils des criminels. Ce n’est pas nouveau, on le sait, mais là, j’ai plongé dans cette réalité !

Puis je me suis défoulée, j’ai écrit et écrit tout ce que j’avais vu, entendu, palpé, humé, en y mettant mes suées et mes humeurs… Concluant sur l’insalubrité notoire et non remédiable des lieux. C’est ce qu’on me demandait, non ? Je le pensais en tout cas…

Et puis plus rien, on ne m’a plus sollicitée, ni impliquée, ni même tenue au courant du trajet de mes constatations, de mes préconisations, si toutefois il y eut un trajet vers le « haut ». Non rien, alors que d’habitude lorsque je faisais état d’un immeuble insalubre, de personnes libres vivant dans des conditions déplorables, j’étais associée aux réflexions, puis au remède.

Je n’ai plus eu aucune nouvelle de ce rapport rédigé avec toute l’objectivité que je voulus y mettre, sur l’état d’insalubrité de ce lieu pourtant appelé à recevoir des hommes malades, prisonniers et malades. Je me posai alors des questions, puis, à force, j’avoue avoir oublié d’attendre quelques retours…

Et puis ce soir, alors que la DDASS de l’Oise est loin derrière moi, je reçois des photos de Bois d’Arcy, de son extérieur plus exactement, juste des barbelés sur ces hauts murs de tous les lieux clos, ce retour en arrière d’un bond de 30 ans, voire plus. Vous connaissez les méandres de la mémoire ; je vous l’ai dit, on croit avoir oublié et puis non, une étincelle et ça remonte, ça remonte et il faut que ça sorte… Voilà, c’est sorti !

Par curiosité j’ai googlisé « prison de Liancourt » alors que jamais je n’aurais imaginé penser à ces personnes aux visages et expressions tristes et torturés.

Début des années 2000 (?) une nouvelle prison était sortie de terre, soit une douzaine d’années plus tard. Plus grande, plus confortable. Toujours prison.

Je me plais à penser que, malgré tout, mon travail sur l’insalubrité de ces lieux a participé à améliorer les choses… seulement les choses matérielles. Mais qu’importe que ce soit un peu grâce à moi ou pas ! Quelque chose a enfin été fait, même si cela ne change rien au fond du problème de l’incarcération dans ces lieux dits de « privation de liberté » : une cage dorée, avec ou sans oiseau, est avant tout une cage !

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