En rayons

Peinture de notre invité extraordinaire : Robert Tatin

 

Je ne sais pas inventer des histoires. En fait, je n’ai aucune imagination.

Devant un ciel chamarré, je vois un ciel, des couleurs et des strates. Ne m’en veuillez pas, c’est comme ça.

Devant les ombres fuyantes sur les murs, je cherche de quelle réalité elles sont l’opposé.  Je suis pragmatique, comme on dit.

Mais ne croyez pas, monsieur, que cela ne me gêne pas parfois …

Ainsi, je suis totalement hermétique à la peinture non figurative, et je le regrette. J’ai essayé, je vous assure, de « voir » autre chose que des taches, des traits, des emplâtres pâteux. Je voudrais tant pouvoir partager certains émois … Mais que voulez-vous, monsieur, est-ce ma faute si cela ne me fait pas « vibrer »… ?

D’ailleurs, c’est aussi par erreur que je suis là, dans votre atelier d’écriture. Je pensais que vous pourriez m’apporter un peu d’aide pour rédiger les quelques courriers nécessaires de mon quotidien. Car, voyez-vous, pour cela aussi je suis assez maladroit.

Alors, raconter une histoire … Pensez donc !

 

Mais si vous le permettez, monsieur, peut-être pourrais-je coucher la mienne sur le papier ? Vous en corrigeriez les maladresses, en allégeriez les surcharges puisqu’il paraît que j’ai le style « pompeux ».

Enfin, je ne sais pas moi. Ce que vous faites d’habitude dans votre atelier, mais avec le récit de ma vie …..

 

Enfin, ma vie …

Je me demande d’ailleurs ce que je pourrais bien en écrire !

J’ai eu, voyez-vous, une enfance très banale ! Mon père était contremaître dans une usine de pièces mécaniques pour l’industrie automobile … Un homme très droit. Il m’a appris ce qui est juste, ce qui doit être ou ne pas être. Chez nous, il n’y avait pas besoin de s’appesantir longuement sur ces choses, ni de les décortiquer. Il y avait ce qui est bien et ce qui est mal. Et c’était très rassurant. Aujourd’hui encore, je classe, je répertorie, je classifie. Il paraitrait que les choses ne seraient ni tout à fait blanches, ni tout à fait noires, mais d’un gris plus ou moins foncé. Comme si le mal faisait dans la nuance !!

Mais pardon, je m’éloigne.

Je vous parlais donc de mon père… Il  avait commencé comme un simple ouvrier, sur la chaîne de production ; mais à force de bien faire son travail, d’être poli, d’être serviable, c’est lui qui a été choisi pour la promotion. C’est que « contremaître », monsieur, c’est un statut enviable ! Il avait toute une zone sous sa responsabilité : c’est pas rien, ça, quand même …

 

Ma mère, elle, ne travaillait pas. Enfin, pas à l’extérieur, je veux dire. Parce que je ne l’ai jamais vue se prélasser, ma mère. Ah ça non ! Toujours à nettoyer, lessiver, cuisiner. Elle s’occupait  bien de nous, de la maison, de mon père lorsqu’il rentrait. Je ne vous ai pas dit : j’ai un frère, mais c’est moi l’aîné.

 

C’est important d’être l’aîné, parce qu’on est celui qui montre la voie. On est la référence ce qui doit être fait et de la façon dont ce doit être fait.

Tenez, par exemple, il nous incombait de nous occuper du petit potager. Bien sûr, il n’y avait pas grand-chose, mais quelques laitues bien alignées, quelques rangs de haricots verts sagement buttés, quelques pieds de tomates bien tuteurées sur leurs piquets rectilignes. C’était une belle récompense aux efforts, toutes ces rangées propres, ces lignes droites parallèles entre elles, et perpendiculaires au chemin central. Et les poireaux, monsieur ! Ah … les poireaux ! Mes préférés, je crois bien ! Pas comme ces indomptables courgettes, toujours à s’épandre dès qu’on a le dos tourné …

Peut-être pourrais-je écrire quelque chose sur mes légumes ? Ah … Je vois que vous grimacez. Peut-être n’avez-vous pas l’âme potagère ?

Il est probable que vous ayez raison, monsieur, ce serait sans doute fastidieux à la lecture …

 

Mais quel thème pourrais-je choisir, alors ? De mes années d’école, je n’ai guère de souvenirs. J’étais un élève assidu, bien plus habile aux chiffres et à la géométrie qu’aux sciences du verbe. Et ces poésies, monsieur, qu’il fallait pourtant bien apprendre par cœur … Quelle perte de temps, quelle perte d’énergie ! D’ailleurs, je ne m’en souviens d’aucune … Que n’aurions-nous plutôt eu à ânonner la liste des départements ou la longueur des fleuves ? Voilà qui eût avantageusement entraîné notre mémoire et m’aurait sans doute laissé quelques souvenirs utiles. Mais les poèmes, monsieur, les poèmes …

D’ailleurs, quand bien même j’en aurais gardé le souvenir, quel usage en aurais-je donc aujourd’hui ? Car je ne vous ai pas dit, monsieur, je suis entré dans la même usine que celle que mon père avait quittée en partant à la retraite. Mais comme j’avais fait quelques études techniques, je suis directement arrivé comme  contremaître, et dans une unité de production encore plus grande que la sienne ! Quelle fierté, pour moi …

J’espère bientôt devenir chef d’atelier. Je suis très assidu, vous savez …

 

Je vois que vous regardez l’heure. Oh ! Je ne vous le reproche pas, je comprends tout à fait. Sans doute avez-vous d’autres choses à faire, un emploi du temps à tenir, des rendez-vous peut-être … Je vous prie de m’excuser pour ce verbiage, c’est que voyez-vous, je suis très embarrassé.

Peut-être alors pourrais-je tenter d’écrire l’histoire de mon frère ?

Mais non …. Je pense que je ne le pourrais pas non plus.

D’ailleurs comment le pourrais-je, monsieur ? Je n’ai aucune imagination.

Comment pourrais-je alors mettre des mots sur ce que je ne comprends pas ?

Sur ce départ précipité, sur cette porte injustement claquée sur notre vie sans heurt ?

Sur cette vie décousue, sans repères et sans normes, à l’autre bout du monde … ?

 

Mais voyez-vous, monsieur, ce que je ne comprends VRAIMENT pas,  c’est pourquoi il a jugé utile de piétiner le potager avant de partir ….

 

Je vous prie de m’excuser, monsieur, d’avoir pris inutilement de votre temps.

Vous me direz combien je vous dois.

 

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