Ça se passait toujours un peu de la même façon.

C’était toujours le soir, quand il rentrait de nuit, la tête encore en vrac de ce qui l’avait étourdi durant sa journée, et quand il s’était dépouillé des enveloppes de protection ouatée qui l’avaient défendu des assauts du froid, des vents ou des pluies, en carapaces infranchissables à toutes sensations extérieures.

C’était quand il se « posait » enfin sur le canapé, tel un objet terni, face à l’écran noir et hypnotique du téléviseur éteint qu’il fixait, le temps de se vider du trop-plein.

C’était alors comme un étourdissement, fugace et inattendu, un basculement terrifiant de tout son être : brusquement, la réalité alentour vacillait, se floutait, tandis que l’acuité suraiguë et douloureuse d’être dans SA vie lui serrait la gorge, lui tordait l’estomac et lui coupait le souffle.

Il avait soudain et sans préavis la lucidité absolue d’être lui.

Lui, qui s’extrayait soudain du film de son existence.

Lui, qui se voyait alors vraiment. Personnage principal d’un scénario dont il n’était, finalement, pratiquement pas l’auteur. Pantin mû par des automatismes sociaux, des réflexes sociétaux. Lui, conventionnel, conventionné.

Vertigineuse conscience d’être.

Et un jour de n’être plus.

 

Au détour d’une lecture, il tomba un soir sur le terme « bucket* list »  dont il alla chercher la définition  …. Il apprit ainsi que certains rédigeaient consciencieusement la liste des choses –des plus humbles aux plus ambitieuses- qu’ils voulaient absolument faire avant de mourir. Sur l’instant, l’idée lui parût saugrenue, voire risible …

Mais insidieusement, il y pensa.

Malgré lui, il se prit à essayer de remplir son seau ….

 

Il s’aperçut surtout très vite qu’il savait parfaitement bien ce qu’il ne voulait pas : se lever tôt au son du radio-réveil, faire les courses, s’occuper de la fuite d’eau dans la salle de bain ; et ce qu’il n’aimait pas : le bruit, la foule et les épinards.

Entre autres.

Il n’y avait donc que sur les épinards qu’il pouvait interagir ?

Objectivement, c’était plutôt mal parti ….

 

Une vie ni vraiment gâchée, ni franchement aboutie ; il vivait dans le tiède …

Ces soirs-là, devant l’écran noir, il se rendait compte que ça ne lui convenait pas du tout. Mais alors PAS DU TOUT …

Du coup, il allongeait le bras vers la télécommande et allumait la télé. Au bout de quelques minutes, son estomac distordu reprenait sa place, et il pouvait se préparer son plateau repas, tout en dégustant à petites gorgées gourmandes sa récompense quotidienne : un verre de Médoc, de Côtes de Bourg, de Pauillac, ou de Grave … aux senteurs tannées et aux caractères affirmés.

Voilà ! C’est ça qu’il aimait : déguster un bon verre de vin et surtout … avoir la paix

On peut écrire ça, sur une bucket list ? Il le nota quand même soigneusement sur la première ligne de la première page du vieux carnet aux quadrillages presque effacés.

Mais au crayon à papier.

A suivre …

∗ bucket = seau

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