Elle m’a tendu une petite patte toute frêle, presque craintive, pour que je la prenne dans l’une des miennes. L’une de ces grosses pognes qui savent saisir les verres de whisky comme personne et accessoirement distribuer des baffes à qui cherche des noises aux jolies filles qui n’ont pas froid, ni aux yeux ni ailleurs. En faisant bien attention à ne pas broyer cette main confiante, j’ai juste lâché :

  • C’est joli, Katia. Ça vous va bien. Moi, c’est plus banal, c’est juste Patrick !

Je devais être inspiré car je me suis empressé d’ajouter :

  • C’est franchement pas terrible, hein ? En même temps, ça aurait pu être encore pire ; j’aurais pu m’appeler Jean-Claude…

J’ai ricané en concluant ma phrase. Faisant désormais corps avec son imperméable, la belle Katia ne savait apparemment pas trop si elle devait juste sourire de cette autocritique ou en rigoler franchement. Elle devait se dire que je n’avais pas tort, « Jean-Claude », ça faisait quand même très con comme prénom. Elle avait tranché en montant d’un cran l’intensité de son sourire tout en ajoutant :

  • C’est vrai qu’il y a plein de gens qui n’aiment pas leur prénom. On devrait pouvoir choisir soi-même.

  • Alors, il n’y aurait plus grand monde à s’appeler Jean-Claude !

    • Oui, mais qui s’en plaindrait ?…

    Et là, nous sommes partis tous deux dans une franche hilarité. Au bout d’une bonne minute, ayant évacué les effets euphorisants du rire, j’ai changé de sujet :

    • Vous ne manquez pas de cran en tout cas. Vous agissez toute seule, et les trois furies qui vous tombent dessus… Mais ce que je ne comprends pas, c’est qu’il n’y avait personne pour filmer. D’ordinaire, ce genre de revendication s’appuie sur la vidéo, pas vrai ?

    • L’une de mes copines avait une caméra pour suivre la scène. Mais elle s’est dégonflée à l’entrée du bar. J’ai hésité à rebrousser chemin, mais j’ai voulu me prouver que je pouvais le faire…

    • Et vous vous êtes montrée très courageuse !

    • Merci. Mais je ne pensais pas que les trois serveuses m’agresseraient. Après tout, j’agissais pour défendre les femmes qu’elles sont !…

    • Hum, je pense que tout à l’heure, ce sont plutôt les salariées que les femmes qui vous ont refilé des coups.

    • En tout cas, je n’ai pas fait la différence. Des gifles restent des gifles !

    Elle se frotta instinctivement la joue droite en évoquant ce souvenir. Pour l’heure, ce n’était aucunement des claques que j’avais envie de délivrer à la mignonne. Il était bien sûr question de jeux de mains, mais de jeux qui n’avaient rien de vilain. Bien au contraire. Mes grosses pognes-à-whisky ne demandaient pas mieux que de se changer en distributeurs à caresses. Je disposais d’un remède parfaitement adéquat pour apaiser les effets des coups reçus, et je ne savais pas trop comment m’y prendre pour la convaincre de le lui administrer.

    Que le destin ait mis une fille aussi ravissante sur mon chemin relevait un peu du cadeau empoisonné. J’imaginais mal lui dire, arrivés au coin du boulevard, quelque chose du genre : eh bien, Katia, enchanté d’avoir fait votre connaissance ! portez-vous bien et bonjour chez vous ! », avec juste une poignée de mains en guise d’adieux. Je cherchais dans le fond de ma tête un moyen quelconque pour évacuer ce scénario catastrophiste. Je ne risquais pas de lui proposer un dernier verre dans un chez moi qui n’existait plus et qui devait être défendu par une certaine Anne-So plus opiniâtrement encore que jadis une tranchée à Verdun. Et puis d’abord, des derniers verres, j’en avais englouti ma dose durant la soirée…

    Ce fut elle qui me tira d’embarras. Je voyais bien qu’elle marchait depuis quelques minutes d’un air distrait, comme si elle était absorbée par ses pensées. A plusieurs reprises, je la sentis sur le point d’amorcer une phrase pour y renoncer aussitôt. La belle Katia semblait soudain perturbée. Sans doute aurait-elle eu davantage de facilité en rédigeant sur son émoustillant thorax ce qu’elle avait à exprimer.

    Mon esprit s’est mis à vagabonder autour de la promesse de cette vision. J’aurais tant aimé qu’elle écarte à nouveau les pans de son ciré pour que j’y lise je ne sais quel message à l’orthographe fantaisiste. En se dissimulant une nouvelle fois partiellement dans le col de son imperméable, elle finit par lâcher en laissant traîner sa voix :

    • J’habite à trois rues d’ici. Si vous voulez, je peux vous proposer une tisane…

    Je serais allé jusqu’à avaler du Fernet-Branca aux saveurs inimitables de goudron pour rester avec elle, ne serait-ce que quelques minutes encore. Alors un pisse-mémé, même aromatisé à la belladone, ferait bien l’affaire. J’acceptai, comme s’il n’y avait pas eu selon moi, de meilleure perspective au monde que de siroter de l’eau chaude à cinq heures du matin :

    • Oh, volontiers, Katia ! Une tisane, c’est une très bonne idée !

    J’ai craint d’en faire un peu trop dans l’excès d’enthousiasme, mais elle ne parut pas le remarquer. Au contraire, elle sembla soulagée d’entendre ma réponse. Elle accéléra même le pas tout en déguisant son joli sourire en un petit rire discret :

    • Alors dans ce cas, ne traînons pas ! Il commence à ne pas faire bien chaud dans ces rues.

    Honnêtement, elle en rajoutait un peu ; l’une de ces horloges multifonctions fixée au pignon d’un vague bâtiment officiel affichait sans vergogne un éloquent 14 °C. Et au lever du jour, c’était loin d’être ridicule ! Bon, il est sûr que moi, je ne me promenais pas quasiment à poil sous une gabardine. Bref, la température ne me paraissait en rien frisquette en ce petit matin urbain…

    Après avoir tapoté sur le digicode à l’entrée de son immeuble, elle m’invita à grimper deux étages dans son sillage, puis elle me précéda dans son appartement. Un charmant deux-pièces aux murs gaiement encombrés d’affiches et de slogans féministes. J’appréciai tout particulièrement le vigoureux « Mieux vaut être belle et rebelle que moche et re-moche ! » placardé au-dessus d’un canapé fatigué. Je trouvais que l’aphorisme avait été inventé pour elle. Elle me tira de mes lectures et de mes rêveries par une petite phrase anodine :

    • Je vais me changer, et puis je reviens nous préparer une verveine.

    Comme je tournais la tête pour acquiescer, je la vis ôter son imperméable pour l’accrocher à une patère. Il était évident qu’elle n’allait pas le conserver sur elle maintenant qu’elle avait regagné ses pénates, néanmoins, je ne pus qu’admirer encore sa plastique ensorcelante. Même si à ce moment précis je ne disais rien, la surprendre une nouvelle fois quasi-nue me laissa sans voix. Elle ne fut manifestement pas dupe de mon trouble, et ajouta, d’une manière détachée avant de me tourner le dos – un dos sacrément « ouh là là ! » :

    • A tout de suite, Patrick …

                                                                   A suivre…

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