En rayons

 

C’était il y a plusieurs mois déjà.

Je me souviens, il était entre 8h25 et 8h30, une heure assez inhabituelle pour prendre mon RER. D’habitude, je n’arrive à cet endroit où s’est passé cet événement jamais avant 8h32. J’essaye, mais c’est toujours juste un peu après 8h30, vers 8h32, que j’arrive à cet endroit. A l’intérieur de la gare.

Bon, ce matin-là, il était entre 8h25 et 8h30. Une heure inhabituelle, mais là n’est pas la question.

Me disant cela (au sujet de l’heure qu’il était), j’envisage l’escalier devant moi.

L’autre chose qui m’énerve quand je vais au boulot le matin, en plus d’arriver avant 8h30 à l’endroit où je devrais être après 8h32, c’est le nombre de marches de cet escalier. Ce soir, en remontant par l’escalier de l’autre côté, je saurai qu’il y a 19 marches. Ou 21, je ne sais plus. Il y a toujours 19 ou 21 marches, ou 15 ou 17 aux escaliers du métro. En tout cas, toujours un nombre impair, jamais un nombre pair, moi qui aime tant les nombres pairs. Ils sont jolis, carrés et colorés, alors que les nombres impairs sont froids, gris acier et pleins d’aspérités qui écorchent la mémoire. Essayez de vous rappeler un nombre impair de plusieurs chiffres ! Difficile, très difficile. Votre plaque minéralogique, un numéro de téléphone… Même s’il se termine par 01. Alors qu’avec les nombres pairs, la mémoire sympathise tout de suite. Tu es un nombre pair ? D’accord, on fait copains. Je n’ai rencontré qu’une seule fois un escalier avec un nombre pair de marches, un tout petit nombre pair, 14 marches, juste 2 fois 7. D’ailleurs, l’escalier est gris, d’un gris de chiffre impair. Je ne vais même pas lui compter les marches, je sais déjà qu’il y en a un nombre impair. Qu’il me nargue, je ne compterai pas, je vais même descendre comme si de rien n’était. Et sans me tenir à la rampe, tiens.

Je n’aime pas les escaliers qui descendent. Mais là n’est pas la question.

 

A quelques mètres de moi, au pied de l’escalier, une affiche. Je l’ai déjà vue ailleurs je crois. Ou ici, hier. Enfin, je la connais. Je ne m’y connais pas beaucoup en affiches publicitaires, mais je trouve celle-ci particulièrement nulle. Elle est marron, avec des personnages effrayés (on dirait des jeunes gens) qui gesticulent en essayant de s’agripper les uns aux autres ; il y a des lettres jaunes bordées de rouge, comme si elles étaient de feu, qui vont en grandissant, signe qu’il y a vraiment un danger et que c’est pour ça que les jeunes gens ont peur. Et puis plein de mots à lire, c’est très compliqué.

Mais je comprends que c’est pour un film. Un film avec des effets spéciaux nouveaux, en relief. J’arrive à déchiffrer qu’il est inspiré de l’œuvre de Jules Vernes.

 

Là, arrivé au milieu de ma descente d’escalier, il faut faire le point.

– Premièrement, je connais Jules Verne.

– Deuxièmement, je ne pense pas que j’irai voir ce film, bien qu’il soit bourré d’effets spéciaux nouveaux avec tous ces jeunes gens qui gesticulent, j’ai trop de boulot.

– Troisièmement, cette affiche est vraiment trop nulle.

Donc, 1+2+3=quand je serai arrivé au bas de l’escalier, il sera enfin 8h32, le RER va arriver, la vie reprendra son cours.

 

Et c’est là la question.

 

Tout à coup, c’est-à-dire soudainement, comme si les lettres de feu avaient sculpté un index infernal pointant dans mon ignorance crasse la question trop longtemps éludée : Verne, ça s’écrit avec un s ou sans s ?

Ce matin-là, je prends conscience que je n’ai jamais vraiment su si Vernes s’écrivait avec ou sans s !

Vous imaginez ma situation, à 8h32, au pied d’un escalier gris.

 

Et c’est là, que la réponse fuse de l’affiche pour venir éclater dans mon cerveau ébaubi :

Des Jules, il y en a plusieurs, des Verne, il n’y en a qu’un.

 

Ça réveille.

 

C’est marrant, les idées…

 

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