Géomaticienne SIG de formation (anciennement cartographe : elle sait traduire des données statistiques, des chiffres, en cartes faciles à lire et à comprendre – elle a bifurqué vers autre chose depuis), Dorothée avait répondu à une annonce de MSF Belgique qui souhaitait exploiter une base de données médicales et épidémiologiques recueillies sur le terrain. La mission a duré 6 mois ; ce qui suit en est un épisode.
Je lui laisse le stylo.

 

25 février 2014 – Tembo – 6h20
Au milieu de la brousse. Au milieu de l’Afrique centrale. J’en ai fait des voyages, et je pensais avoir connu l’extrême, mais là… On ne peut pas dire qu’il n’y a rien puisque des gens vivent ici. Mais c’est extrêmement primaire. Visite de l’hôpital hier, un mourant sur un lit en fer, après une opération… mais comment opèrent-ils ?

Trois jours de route, pratiquement sans manger, sauf le soir, dans des pensions vétustes où on passe la nuit. Kinshasa, Kenge, Kindi, Panzi, Tembo. Trois jours, et un peu moins de 800 kms. Serrés à l’avant d’une Land Cruiser, s’agrippant comme on peut, les secousses sont permanentes. Alors maintenant, j’ai mal partout. Aux bras, au dos. Et personne ne se plaint. Les chauffeurs en premier. Sans presque rien dans le ventre, ils enchaînent les heures de conduite sans sourciller… mais comment font-ils ? Encore un monde que je ne comprends pas. Un monde de découverte. Et qui va exiger beaucoup de moi-même.
On est mardi matin et on repart mardi matin. 7 jours. 7 jours au milieu de ce monde inconnu. Je vais les compter je pense. Ça va être dur. La chaleur, la fatigue, les gens qui me dévisagent et m’appellent « Mundélé » – la blanche – en riant et en criant. Gentils pour la plupart, bienveillants, mais tellement différents.
Mais pourquoi donc je suis ici ? Dans un tel inconfort ? Je ne peux même pas dire que c’est professionnel, je ne suis pas médecin. Qu’est-ce qu’ils en ont à carrer de mes jolies cartes ici ! C’est presque comique !
Je fais plutôt de la représentation : je suis la Mundélé de Médecins Sans Frontières. Voilà pourquoi il y a de l’argent, parce qu’il y a une Mundélé.

Esa té

 

« Esa té » – « il n’y a pas ». C’est sûrement le mot que j’ai le plus entendu ici. Parce qu’il n’y a rien. Des œufs? « Esa té ». Des mangues ? « Esa té ». Du poulet ? « Esa té ». Du fufu ? « Esa li » ! Ah ! ça, il y en a du fufu, cette boule faite de farine de maïs, de manioc et d’eau. On en mange matin et soir. Parce que le midi, « ésa té ». Quelques arachides l’après-midi pour tenir jusqu’au soir.

 

 

 

27 février 2014
Kabela, un village de la zone de santé de Tembo, à 4 heures de motocross. Parce que le chemin, trop escarpé, n’est pas praticable en 4×4. Donc 8 heures aller-retour. Pour un repérage médical, et constater l’épidémie de fièvre typhoïde. Comment ? je ne sais pas bien. Mais les Congolais de l’équipe MSF ont l’air de savoir. Heureusement. Il y a beaucoup de choses qu’ils savent et que je ne comprends pas. Tout se passe. Tout s’organise, finalement.
Nelly à ma gauche qui n’arrive pas à piquer la veine d’un jeune enfant fiévreux de 9-10 ans. Et pendant ce temps, l’infirmier de Tembo à ma droite marchande 2 poissons qui viennent d’être pêchés… 2500 ? 6000 les 2 ? L’enfant a les yeux terrorisés. La vingtaine, trentaine d’autres paires d’yeux est rivée sur moi. La Mundélé.
Après plusieurs essais, elle n’a toujours pas réussi à avoir son sang. Elle essaie sur un autre enfant. Tout ça me paraît être de la boucherie comparé à nos standards européens. Quelle hygiène ? Nous sommes dehors sous un petit arbre qui semble être un ficus (non, c’est un oranger). Deux tables en bois, et le matos dans des cartons poussiéreux. Elle porte des gants, mais bon, une fois la table touchée, ils sont pleins de poussière…
Un oranger. On peut donc faire pousser des fruits ici. Et sûrement aussi des légumes. Et pourtant on ne mange que du fufu ! Une semaine que je suis partie, et c’est le même menu tous les soirs : fufu, amarante (une sorte d’épinard), et un peu de viande, souvent trop dure, immangeable pour une européenne comme moi.

Hier, presque 8 heures de motocross. 3h45 pour aller, un peu plus pour revenir. Et 4 heures sur place. C’est l’une des choses les plus difficiles que j’aie eu à faire. La fin du trajet, de nuit, sous la pluie, je n’avais plus de force dans le dos, dans les jambes et dans les bras pour tenir sur la moto. Derrière mon chauffeur, pour moi une incroyable force de la nature, je pleurais de douleur et d’épuisement. Comme une gamine. Et en me disant bien qu’il ne servait à rien de pleurer, et qu’il fallait que je m’accroche. Je passe un peu ces 6 mois au Congo comme ces 8 heures sur la moto. Je m’accroche et je me dis qu’il faut que j’aille au bout. C’est long et dur, et quelque part ça me rend fière. Est-ce que je fais ça pour la fierté ??? Dans ce cas, j’ai un sacré ego, et il faudrait que je réfléchisse là-dessus. Je fais ça pour l’humanitaire ? Je fais ça pour l’expérience ? Je fais ça pour apprendre ? Je ne sais pas vraiment pourquoi je fais ça.

Toujours pas.

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