En rayons

N’avez-vous jamais eu cette impression que quelqu’un vous surveille ? Bien sûr que si.
Forcément. Tout le monde a déjà ressenti ça, au moins une fois …
Vous vous retournez, surpris ; votre regard cerne l’horizon, et … rien.

Au début, je n’y ai pas tellement prêté attention, ça n’arrivait pas trop souvent. Ce n’est qu’au bout d’un certain temps que, à force, ça a commencé à m’interroger vraiment.

C’est quand je suis au milieu de la foule que je suis le moins inquiet, finalement.

C’est vrai : il peut toujours y avoir, parmi tous ces gens que l’on croise, quelqu’un qui vous regarde, n’est-ce pas ? Ne fût-ce qu’un peu, comme ça, en passant ou juste parce que vous avez une jolie veste. Et puis à la télé, ils parlent de caméras dans les rues, de vidéo-surveillances comme ils disent.
Ça veut dire qu’il n’y a pas que moi qui suis surveillé. Hein ?
Vous aussi sans doute !

Non, le problème, c’est que je suis sûr et certain maintenant que l’on m’espionne aussi chez moi. Parce que, attention, je ne suis pas fou. J’ai de l’instruction, je réfléchis, je sais qui je suis. Un fou, ce n’est pas ça. Un fou, ça ne peut même pas raisonner comme vous et moi …

J’ai bien cherché, partout, plusieurs fois, jusque dans les moindres recoins de mon petit appartement. Je n’ai rien trouvé, aucun micro, aucune caméra. Rien. Mais ça peut être tellement petit maintenant, ces choses-là …
Dans mon téléphone, il y avait des « micro-processeurs intégrés » (c’est ce qu’ils m’ont dit au magasin) et il paraît que c’était normal. Le jeune homme m’a inspiré confiance. Il ne m’a pas parlé avec trop de gentillesse. Il m’a juste parlé normalement, alors je l’ai cru.
J’ai racheté le même modèle de téléphone, parce que l’autre …

Oui, parce qu’il faut que je vous dise aussi … Les gens sont très gentils avec moi. Trop. Ils savent. C’est sûr. Je ne sais pas comment ils peuvent savoir, mais ils savent, ça se voit.
Et puis, faut être logique : pour me surveiller 24 heures sur 24, ils doivent forcément être plusieurs, les guetteurs. Ça doit dormir aussi un guetteur, non ? Peut-être même que certains ont une famille : ils rentrent chez eux, et ils racontent ma vie, le soir, à table.

Il fait nuit maintenant. J’ai peur tout seul chez moi.
Ça ne sert à rien de sortir. Il n’y aura pas assez de gens dehors pour que je me cache au milieu des autres.
Aujourd’hui, ça y est, je les entends … je tends l’oreille : oui, j’en suis sûr, même si ce ne sont que des murmures à peine audibles.

Au Commissariat, quand j’avais été leur dire, ils ne m’ont pas cru. Au début, ils avaient été très gentils, puis beaucoup moins, et finalement c’était bien mieux comme ça : ils me fichaient moins la trouille dans leur vrai rôle ! Avant, c’était pas normal.

Un chef de poste est venu me trouver, il m’a dit qu’il n’y avait pas de main courante à faire, pas de plainte à recevoir, et qu’il fallait que j’aille voir un médecin parce que lui et ses collègues, ils avaient autre chose à f…. . Et il m’a poussé fermement vers la sortie …

Évidemment, que je pourrais aller voir un médecin. Mais pourquoi faire puisque je ne suis pas fou ?

Ce soir, j’ai de plus en plus peur. Chez moi. Tout seul.

Ça y est, je les entends distinctement maintenant … Ils ne se cachent même plus ! Ils sont derrière les murs, dans la cage d’escalier.
Leurs mots me parviennent en brouhaha, je n’arrive pas comprendre ce qu’ils disent, ils parlent tous en même temps. Ce sont des voix d’hommes. Ils sont plusieurs. J’ai peur. Je ne peux même pas fuir, ils sont dans l’escalier.

Que me veulent-ils ?
Pourquoi ?

Ce pourquoi me hante au rythme de ces mots qui se vrillent dans ma tête. Je ne peux même plus réfléchir. Je voudrais que tout ça s’arrête ! Qu’ils me disent ce qu’ils veulent, je le leur donnerai. Qu’ils me tuent même, je veux bien tout, du moment que ça s’arrête.

Je hurle, je tambourine, il faut que j’explose mes angoisses, et je m’aperçois que je sanglote, que je supplie … « laissez moi tranquille, je vous ai rien fait, fichez moi la paix ». La lumière du couloir s’est allumée, ils s’affolent, des bruits de pas dans le hall, je continue à hurler mon désespoir et ma rage, j’implore leur pitié, je veux qu’ils s’en aillent, je veux juste qu’ils me laissent, je suis si fatigué …. Si fatigué …

Je n’ai pas opposé de résistance quand ils ont forcé ma porte. Recroquevillé dans mon coin, j’ai fait taire ma peur, je les ai regardés s’approcher de moi comme on s’approche d’un fauve. Ils m’ont parlé avec douceur, en me donnant du « monsieur » par ci, du « monsieur » par là. Et puis ils m’ont fait une injection.

Je n’en peux plus. J’abdique.

Mais je ne comprends toujours pas.
Pourquoi ? …

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