Un petit conte castoridien de fin d’année. Pour qu’on n’oublie pas les pauvres gens qui se gèlent le cul dans la rue.

Rayés des cadres

— Repasse-moi la betterave, vieille carne ! T’es en train de te noyer, là !

L’interpellée décolla le goulot de ses lèvres gercées. Cela fit « chtoub », et un clapotement lui inonda le menton. Elle tendit lentement le kil de vin à son compère en jetant un œil résigné sur le niveau du liquide.

— C’est bon, fais pas cette tête, il y en a une autre. Mais tu ne devrais pas boire autant, tu te détruis, et ça me cause de la peine.

Dit-il en reprenant sa place sous la bouteille.

Puis il essuya sa barbe jaunâtre d’un revers de paluche, et émit sentencieusement,  dans un graillonnement odorant :

—  C’est pour ce matin. On est le 21 décembre. Va falloir se bouger, ils doivent avoir terminé, là-haut, avec les bombes à micro-ondes. Ça va être à nous de finir le boulot. T’es prête ? T’inquiète pas, c’est du tout cuit, ah, ah. Ils sont presque tous en train de finir de frire, pendant que nous on est à l’abri dans la station de métro la plus profonde de Paris. Les rares veinards rescapés, on va s’en charger !

— J’ai un peu peur, quand même. Pourquoi les nôtres ne peuvent-ils pas tout exterminer ? Et si les terriens survivants étaient plus nombreux que tu ne crois, et nous repéraient ?

— Tu rigoles ? C’est ça le plan, justement : ces imbéciles ne nous regardent même pas. On n’est que des excréments à leurs yeux. A leurs nez aussi, d’ailleurs. Nous allons sortir nos puissants tentacules et les massacrer sans même qu’ils nous aient remarqués !

— N’empêche que j’ai peur. Rosette, elle n’a jamais peur de rien, j’aurais bien aimé qu’elle soit avec nous… ma copine Rosette, tu sais, celle qui chante si bien le fado…

— Rosette ? Elle chante comme une dinde qui s’est pris les barbillons dans l’escalator.

— Oh, bien sûr, toi tu es plus fort que tout le monde. A part siffler une boutanche, tu sais faire quoi, comme musique, hein ? D’ailleurs, je préfère pas savoir.

Le vieux se mit à grommeler comme un orage menaçant dans le lointain :

— C’est tout toi, ça : on est à peine entrés dans la nouvelle ère que tu commences déjà à me faire chier. Ça promet pour les siècles à venir.

Le débouchage n’ayant depuis longtemps plus de secrets pour eux, ils débouchèrent à l’air libre sans encombre. La bise du petit matin les saisit, et la vieille rabattit sur sa poitrine les pans sans boutons de son manteau crasseux. Dans les rues avoisinantes, nul cadavre calciné, pas de chairs fumantes, aucune trace d’un quelconque combat. Sur la place, de rares piétons se hâtaient vers leurs destinations quotidiennes.

Quelque chose n’avait pas marché.

Il ignora le regard désespéré de sa compagne, et dans une ultime bravade, se mit en devoir de déployer ses monstrueux pseudopodes.

Le jeune cadre en costume sombre et à la mallette conquérante vit le couple gesticulant se diriger vers lui. Trop tard pour les éviter. Il fronça le nez de dégoût en les croisant, et pressa le pas : il commençait à être à la bourre pour sa présentation du nouveau produit, et l’ingénieur, qui ne l’aimait pas, était capable de le pendre au tableau interactif par les oreilles. En jetant un dernier regard de côté, il aperçut les deux vieillards qui agitaient leurs bras maigres dans le vent, et s’engouffra en frissonnant dans la station de métro.

La guerre des mondes et ses petits soucis quotidiens…

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