Chapitre XIV

Les amis

Comme à l’accoutumée, Martha la petite dame brune était en faction devant l’Egide. Mais ce n’était plus son neveu qu’elle attendait. Dès qu’elle aperçut Lefrère, elle se mit en route de son pas vif et menu. Lefrère la suivit à bonne distance sans la perdre de vue. Elle emprunta un chemin différent du premier pour rejoindre son logis, ce qui ne surprit pas Lefrère. D’ailleurs, il n’était pas là pour contrôler ses allées et venues.
Arrivés devant sa porte, elle le fit entrer d’abord :

Mt — Patientez quelques minutes s’il vous plaît, je reviens.

Décidément, elle aimait le planter là et lui ménager des surprises, pensa Lefrère.
Martha revint mais elle n’était pas seule. Deux hommes et une femme l’accompagnaient.

Mt — Je vous présente mes amis. Ils ont bien voulu vous initier à notre jeu. Voulez-vous les saluer ?

La demande lui parut incongrue et pour toute réponse Lefrère esquissa un mouvement de tête qui voulait dire qu’il était honoré et consentant. En réalité, les invités de Martha comprirent qu’il était intimidé et tendu. Ils répondirent eux-mêmes d’un hochement de tête.
Martha conduisit ce petit monde à la table et apporta tout de suite la boîte contenant les pièces du jeu. Elle en rappela les règles simples à l’attention de Lefrère et distribua des plaquettes. Chacun se trouva avec un échantillonnage de formes et de couleurs. Martha prit le temps d’expliquer au nouveau leur signification et comment il pouvait les investir d’une valeur, puis lança la partie en donnant la priorité à Lefrère, qui choisit de parlementer avec l’un des hommes.

Véhémence, douceur et âpreté n’étaient pas l’apanage du seul Lefrère. A ces qualités, les autres protagonistes ajoutaient ruse, combine et bluff. Il se retrouva ainsi la cible des 2 hommes, alliés pour lui piquer les plaquettes auxquelles il tenait le plus, celles relatives à l’assurance, à la sécurité des biens et des personnes. En échange, on lui proposait un droit de regard sur l’enseignement à l’Egide, ce qui était inattendu mais bien tentant, ou une fonction d’encadrement en milieu artisanal, ce qui était tout aussi intéressant mais tout aussi insolite.
Les heures passaient et les pourparlers continuaient.
Lorsque les dernières plaquettes furent échangées, l’agent Lefrère n’était plus agent de la SR2V mais une sorte de référent en matière de formation, au train de vie modeste et capitalisant un réseau de contacts.

La partie était terminée. Aussi silencieusement que les invités de Martha étaient arrivés, ils se levèrent et repartirent en lui adressant un hochement de tête en guise de salut.

Mt — Alors, Monsieur l’agent de la SR2V, comment trouvez-vous notre jeu ?
LF — Je ne sais pas. Les discussions étaient passionnantes, entre tous. Mais j’ai la désagréable impression d’avoir été manipulé.
Mt — Vous pensez avoir perdu ?
LF — Oui, un peu.
Mt — Pourtant vous avez gagné quelque chose aussi. N’est-il pas vrai ?
LF — Oui, aussi. Mais je ne sais pas où me mènerait ce que j’ai gagné. J’ai été dépouillé de mes centres d’intérêt et j’ai accepté des rôles que je n’imaginais pas.
Mt — C’est bien cela. Cependant, ne croyez pas que ce sont vos adversaires qui ont fait de vous ce que vous êtes devenu. C’est bien vous qui avez endossé ce nouveau rôle.
LF — Que voulez-vous dire ?
Mt — Tout d’abord que c’est vous qui avez accepté de jouer et vous saviez déjà que ce n’était pas un jeu. Ensuite, vous pouviez recevoir et donner d’autres plaquettes que celles que vous avez échangées. Enfin, vous pouviez quitter la table à tout moment, déclarer forfait et garder vos acquis. Au lieu de cela, vous avez persévéré.
LF — C’est vrai, je ne laisse aucune mission inachevée.
Mt — Et vous avez voulu voir ce qu’il y avait au bout. Si vous avez été manipulé, ce n’est que par vous-même.

Lefrère était interloqué par le raisonnement. D’autant plus qu’il ne voyait pas comment le contrer. Il lui était difficile d’admettre qu’il s’était lui-même choisi un nouveau rôle, comme le sous-entendait cette malicieuse petite dame brune. En fait, s’il était circonspect, c’était peut-être parce que s’ouvrait devant lui le champ des possibles, un trésor d’options. Il n’en avait jamais vu.
Martha le laissait accepter la vision qui prenait forme dans son esprit. De ce sourire si léger de leur première rencontre, elle accompagnait Lefrère dans sa lente soumission à l’évidence. Elle reprit d’une voix douce et d’une inquiétante fermeté.

Mt — Ce jeu n’est pas un jeu. C’est un projet. Mes amis ne sont pas 3 mais 10, 100, bientôt plus encore. Nous avons inventé ce jeu pour que chacun se révèle à lui-même. Nous nous en servons pour que chacun découvre et vive pleinement ses talents. Notre projet est d’opposer à la Tolérance Zéro la tolérance de soi. Nous pensons que s’accepter soi-même, c’est accepter les autres. Et accepter les autres est un pas vers la paix. Nous ne voulons plus être interdits par la loi mais autorisés par nous-mêmes.

Elle marqua un temps avant de continuer sur un ton espiègle, visiblement satisfaite de l’expression qui s’affichait sur le visage de Lefrère.

Mt — Et notre chance, c’est de vous avoir rencontré. Je veux que vous portiez ce projet dans la SR2V.

Lefrère avait pâli pendant le discours, il était blême maintenant. Il se trouvait présentement dans un repaire de dissidents. Il avait découvert une base secrète de propagande, un laboratoire d’idées séditieuses : ce qu’on lui avait demandé de découvrir. Et voilà que Martha souhaitait introduire le poison dans le corps de son adversaire et qu’elle lui en donnait l’ordre.
Elle était sûre d’elle, de son projet, sûre de lui, sûre de son adhésion, de son succès.

Et il pensait à son tour que oui, il en était capable. Mais… Bien sûr qu’il le pouvait.

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