En rayons

Chapitre XII

Les yeux de Lîle

La forêt.

Après l’épisode du village, Lîle retrouvait la forêt. L’oppression qu’elle avait ressentie dans l’ambiance du village avait du mal à se dissiper. La docilité des villageois l’avait mise mal à l’aise. Elle ne pouvait parler de tristesse car ces hommes et ces femmes ne semblaient pas déprimés ni malheureux. Du reste, tout était affaire de point de vue. Sur Geià, où le bien-être matériel était distribué sans indigence, on n’était pas déprimé ni malheureux non plus, mais pouvait-elle dire qu’on y était heureux ? N’y avait-il pas une forme docilité dans la facilité à profiter du confort sans fournir le moindre effort. Oui, il faisait bon être sur Geià, mais faisait-il bon y vivre ?
Ce que dispensait la forêt était tout autre. Il y avait ici des sensations d’une autre qualité. Bien que la végétation soit immobile, Lîle ressentait très fort sa puissance et sa vivacité, inexplicable et intangible. Pour autant, elle ne décelait aucune hostilité et, depuis le temps qu’ils marchaient, elle prenait conscience d’être comme sous protection. Le silence que Bastien leur avait recommandé, le rythme régulier de sa progression, le fait même de marcher dans ses pas la mettait à l’unisson de cette forêt. Lîle savait bien pourquoi elle aimait cette forêt. Parce que cette forêt lui était bienveillante.

Tout à coup, Bastien s’arrêta. D’un geste vif, il leva la main pour stopper le groupe. Il semblait chercher ce qui attirait son attention. Lesage interrogea du regard Lîle qui le précédait, mais elle n’en savait pas plus. Bastien leur fit signe de ne plus bouger et de l’attendre tandis qu’il obliquait vers un massif végétal. Il revint après quelques minutes, l’air soucieux.

B — Nous ne sommes pas seuls. Il y a un campement de fortune derrière ce massif.
LS — Et c’est inquiétant ?
B — Je ne sais pas. Je n’ai encore jamais vu personne vivre dans la forêt.
LS — Eh bien, nous allons voir ça maintenant.

Et Lesage s’engagea dans le chemin qu’avait ouvert Bastien vers le massif végétal ; Lîle jeta un regard vers Bastien avant de prendre la même direction ; et Bastien leur emboîta le pas à son tour.
Le campement consistait en quelques fruits à l’abri du massif végétal et une aire délimitée, défrichée, qui pouvait accueillir un humain couché. Ces aménagements ne pouvaient pas être fortuits, ils n’étaient pas occasionnels et surtout, ils étaient inattendus.

B — Ne restons pas là. Je ne sais pas qui nous pouvons rencontrer.
LS — En effet, qui pouvons-nous rencontrer ?
B — Je ne sais pas. Un…
LS — Un quoi ? un paria ? un fugitif ? un dissident ?
B — Non… Oui, peut-être… Bastien était de plus en plus fébrile.
LS — C’est justement ça qui m’intéresse.
Ll — Voyons Bastien, ne t’inquiète pas. Il ne nous arrivera rien.

Bastien adressait justement un regard de détresse à Lîle, espérant trouver chez la jeune femme une alliée dans la prudence.

B — Comment pouvez-vous en être si sûre ? Vous ne savez rien des gens d’ici.
LS — C’est vrai et je veux tout savoir. Donc on s’assoit et on attend.

La parole d’un adulte, Bastien ne l’avait jamais contestée sans avoir jamais à lui obéir. Mais dans l’instant présent, il comprenait que ce qu’il considérait comme son aventure était liée à ces étrangers et qu’il ne gagnerait rien à s’opposer à leur détermination. Lesage s’assit, puis Lîle. Bastien resta un moment immobile avant de s’asseoir près de Lîle.
Ils attendirent en silence, dans le silence de la forêt. Lîle était assoupie. Le jour finissait, la teinte mauve était de plus en plus sombre. Les silhouettes des végétaux se fondaient les unes dans les autres. La forêt devenait une masse sombre, informe et immobile.
Aussi, il ne fut pas difficile à Bastien de repérer un mouvement avant même de percevoir le bruit d’une progression hésitante dans leur direction. Il tendit le bras vers la forme en mouvement. Le temps pour Lesage de comprendre la pantomime de Bastien et un homme les avait rejoints.
Bastien se dressa, suivi par Lesage qui prit son temps pour se mettre debout. Face à eux, un homme s’était figé de stupeur. Après les avoir dévisagés et avoir jeté un coup d’œil sur Lîle endormie, l’homme se dirigea vers le centre de son campement et s’y assis. Lesage connaissait maintenant le rituel : le maître des lieux s’asseyait au centre de la pièce, prenait la parole avant de l’offrir aux autres.

— Qui êtes-vous et que faites-vous ici ?
B — Ce sont des étrangers. Moi, je suis Bastien du village près de la plaine Ridée.
— Je sais qui tu es, répondit l’homme. Le vaisseau terrestre, c’était vous ? demanda-t-il à Lesage.
LS — C’était nous. C’est toujours nous.
— Non, c’était. Et elle, qu’est-ce qu’elle a ?
LS — Un coup de fatigue sans doute.

Mais Lîle se réveillait. Etonnée de cette assemblée qui la regardait, elle se redressa avant d’ajouter.
Ll — Cette forêt est vraiment reposante, j’en ai profité.

L’homme acquiesça et revint fixer son regard sur Lesage. Il avait posé une seconde question et il savait qu’on ne l’avait pas oubliée.

LS — Nous n’avons pas de mauvaises intentions. Nous cherchons un homme. Peut-être pourrez-vous nous aider à le trouver. Il s’appelle Youri.

L’homme regarda tour à tour ces trois personnes si différentes, réunies d’une manière improbable, loin de chez elles, isolées avec lui. Comme elles lui ressemblaient !

— Et qu’est-ce que vous lui voulez à Youri ?

Lesage planta à son tour ses yeux dans ceux de l’homme. Il connaissait donc Youri. Quelque chose disait à Lesage qu’il le connaissait même très bien.

 

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