Chapitre V

Pendant ce temps-là…

Lucien, le Patron de la section L ne savait pas de quel traumatisme il souffrait le plus : affectif parce que Lîle s’était évaporée, et la douleur était encore plus vive s’il envisageait qu’elle s’était émancipée ; psychique parce qu’il avait eu la peur de sa vie quand la muje l’avait menacé, et qu’il connaissait l’angoisse s’il envisageait d’expliquer à la Bourse qu’elle se trouvait à présent hors service.

Il se réfugia donc dans une posture offensive. Et justement, l’agent Lefrère était là.

— Lefrère, je dois vous remercier de vous être interposé face à la muje, je n’oublierai pas. Mais je me demande s’il n’y avait pas une autre solution qu’une giclée de pacitrons pour en venir à bout.
— Il me semble qu’il y avait urgence. Je ne voyais pas d’autre moyen pour arrêter une muje en furie : la combattre à mains nues ? fuir ?…
— Certes, certes… Mais je vais devoir vous couvrir auprès du département Matériels de la Bourse, vous sanctionner peut-être.
— Mais enfin, on doit bien pourvoir s’expliquer sur les circonstances.
— Bien sûr, bien sûr… Mais je me demande si la négociation ne nous serait pas plus favorable si nous avions quelque chose à apporter. Comme un tribut…
— Je me coupe un bras ?
— J’ai une autre idée.

Lucien n’était pas devenu patron de section sans raison. Sa pugnacité teintée d’entêtement le conduisait au but qu’il souhaitait atteindre en secret, et ses itinéraires pouvaient être tortueux. Peu lui importaient les mujes, les Lefrère, les Bourse ; Lesage et Lîle mêmes n’entraient plus dans sa réflexion. Il avait projeté de découvrir une méthode d’exploration des déviances sociales, il la découvrirait. Il avait projeté de plastronner devant le Conseil, il plastronnerait.

— Voyez-vous Lefrère, notre objectif va être de se sortir de ce mauvais pas et pour cela, il nous faut obtenir une protection supérieure, celle du Conseil. Et le Conseil sera bienveillant s’il a intérêt à l’être. Vous me suivez ?
— Le raisonnement tient la route.
— Merci. Nous allons travailler dans le sens que souhaite le Conseil et aller plus loin. Dites-moi : au cours de vos enquêtes, avez-vous eu à connaître d’une déviance mal résolue ? Une affaire en suspens, un dossier mal ficelé ?
— Patron, la section L a toujours terminé ses missions ! Avec Lesage, on ne lâchait rien avant de résoudre une situation, vous pouvez me croire.
— Je le sais bien, vous ne reculiez pas devant les difficultés. C’est pourquoi j’ai été surpris de vous voir traiter une affaire de niveau 2 récemment. Que s’est-il passé ? Pourquoi cette mission ?
— C’est moi qui l’avais choisie. Nous voulions vous prouver notre rendement et priver la section H d’une affaire.

Le Patron eut du mal à ne pas esquisser un sourire devant ces intentions puériles. Décidément, ce Lefrère était le candidat idéal pour mener à bien son projet. Il reprit bien vite un air préoccupé.

— Je ne suis pas contre une récréation de temps en temps. Si ce n’est pas en même temps une perte de temps.
— …
— Oui, je sais, cela fait beaucoup de temps dans la même phrase. C’est les soucis…  C’était une perte de temps ?
— Non… En fait, oui. Nous avons écourté la mission, faute d’éléments déterminants.
— Comment cela ?
— Nous devions contacter une petite dame brune qui faisait l’objet d’un signalement. Elle nous a dit vouloir joindre son neveu actuellement à l’égide des jeunes, sachant qu’il se rendait souvent au Gymnase. Rien de franchement répréhensible.
— Et alors ?
— Alors nous lui avons rappelé la réglementation.
— Et ?
— Et elle est repartie et nous avons classé le dossier pour la Bourse.

Lucien entrevoyait une lueur dans l’abîme où son anxiété le plongeait. Il n’en revenait pas d’avoir tapé dans le mille à sa première exploration.

— Le dossier est parti ?
— Non, pas encore. Avec tous les préparatifs du départ, Lesage n’a pas eu le temps de terminer son instruction.
— C’est bien ça, c’est très bien ! Voilà ce qu’il nous faut ! Vous allez me creuser cette histoire de petite dame brune et de neveu sportif et voir ce qui se cache là-dessous. Dans la discrétion, n’est-ce pas Lefrère !

Le Patron sentait qu’il était nécessaire de parler de discrétion à Lefrère.

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