Chapitre IX

La communauté de Bastien

LS — Il faudra que tu nous expliques comment il faut t’appeler. Bastien, Sébastien… Tu as 2 noms ? Lequel est le bon ?

En quittant la hutte du chef, Bastien marchait d’un pas assuré. Avait-il entendu la question que se posait Lesage ? Il attendit d’atteindre une autre hutte pour retrouver la parole. A l’intérieur, tout aussi sombre que la précédente, il s’assit, comme le chef, au centre de la pièce.

B — Mon vrai nom est Bastien. Lorsque mes parents ont disparu, j’étais tout petit, vraiment tout petit. Je me suis élevé seul. J’ai été aidé pour ma subsistance par des villageois qui le voulaient bien. Mais tout ce que je sais, je l’ai appris tout seul, par moi-même. J’étais libre, très libre, personne ne me surveillait. Personne ne savait ce que je faisais de mes journées et je ne le disais à personne. En fait, je les passais à regarder ce qui m’entourait, à observer, à essayer de comprendre. A cette époque, le monde de Calista était plus actif qu’aujourd’hui. Les gens ne savaient pas pourquoi. Aussi, lorsqu’un désastre ravageait la nature autour du village, les villageois ont pensé que j’en étais responsable. Ils ignoraient ce que je faisais alors ils supposaient que je faisais mal. Ils m’ont d’abord soupçonné de contrarier la nature, puis ils m’ont accusé. Dès qu’un malheur arrivait, « c’est Bastien », « c’est Bastien » disaient-ils. Les autres enfants ont commencé à m’appeler comme ça, par jeu. Depuis, le nom est resté et tout le monde m’appelle Sébastien. Mais un jour, le chef que vous avez rencontré, qui venait d’être nommé a déclaré que je n’étais pas responsable des malheurs de la communauté et il a interdit qu’on m’en accuse. Depuis, je continue à être libre et je vais toujours explorer et observer. C’est ainsi que je vous ai découverts.

Lesage comprenait maintenant l’attitude du garçon à leur première entrevue, ce mélange de défiance, de fierté et de réserve ; cet étonnement aussi lorsqu’il lui avait demandé de l’aide. Il avait ressenti qu’un secret l’entourait : dans une communauté contrainte à la prudence, tout le temps sur le qui-vive, il n’était jamais bon d’être libre. Le changement d’attitude qu’il avait constaté par la suite venait de la connaissance que ce garçon possédait de la nature et du monde de Calista. Il était sûr de lui parce qu’il savait des choses que les autres ignoraient. Ils avaient bien de la chance avec Lîle d’être tombé sur lui.

LS — Eh bien nous, nous t’appellerons Bastien. N’est-ce pas Lîle ?
Ll —  Oui, pour nous, tu es Bastien.

Bastien n’avait apparemment pas l’habitude de sourire mais quelque chose dans son regard, toujours aussi soutenu, montrait qu’il recevait cette marque de respect et qu’il savait l’apprécier.

LS — Je te remercie de cette confidence. En échange, je vais te dire ce que nous cherchons.
B — Vous cherchez 2 hommes qui parlent de guerre, mais la guerre que vous connaissez n’est peut-être pas celle que nous connaissons.
LS — C’est juste. Encore que sur Geià, la guerre n’existe plus. Tout est fait pour qu’elle n’existe même plus jamais.
Ll — La paix règne sur Geià. Pourtant Geià n’est pas paisible, elle est en paix.
LS — Et le Conseil ne peut admettre que sa paix ne règne pas partout. Il n’admettrait pas que Calista ne soit pas en paix aussi, s’il l’apprenait.
B — Notre communauté a sa réponse à la guerre que nous mène Calista. Vous avez vu les villageois.
Ll — J’ai vu des hommes et des femmes silencieux, affairés… J’ai pensé « dociles ».
B — C’est exact. Nous nous limitons à exister sur un territoire en essayant de ne provoquer aucun trouble.
LS — Tu dis que ta communauté a « sa » réponse… Les autres communautés ne font pas pareil ?
B — J’en ai approché une voisine. Ils ont une autre réponse. Il y a beaucoup d’interdits. A l’entrée du village, quelques règles sont placardées ; j’ai aperçu de loin d’autres panneaux semblables.
Ll — Des nostalgiques de Geià sans doute…
LS — C’est donc dans les 3 autres communautés que nous devons trouver les 2 hommes. Ils se nomment Khaled et Youri.
B — Khaled, ça ne me dit rien. Mais un type disant s’appeler Youri est passé chez nous il y a quelque temps. Il a parlé au chef mais ça n’a pas duré longtemps. Puis il a parlé avec quelques villageois mais le chef lui a fait comprendre qu’il devait partir. Il est parti à travers la forêt. Je ne l’ai pas revu.
LS — Il faut qu’on le retrouve. Tu saurais nous conduire vers une autre communauté ?
B — Je n’ai jamais été très loin tout seul mais à trois, c’est faisable.
Ll — Est-ce que nous allons traverser la forêt ?
B — Oui.
Ll — J’aime cette forêt.
B — Comment… Pourquoi dites-vous cela ?
Ll — Parce qu’il faut le dire.

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