Chapitre IV

Encore un éveil (le dernier, promis)

Adossé à la console de pilotage, Lesage tentait d’évaluer la situation. Les dégâts matériels ne lui étaient rien à côté de l’état de Lîle.
Quelle idée elle avait eue ! Embarquer clandestinement ! Et pour faire quoi ? Au moment où il l’avait découverte à la place de la muje qu’on lui avait promise, une tempête s’était levée. Pendant quelques minutes, le vaisseau avait été chahuté puis comme bombardé, jusqu’à ce qu’il plonge vers le sol. Le choc avait été violent. Lîle qui avait perdu l’équilibre fut projetée contre un élément et tomba inanimée sur le sol. Lesage était revenu à son poste de pilotage pour tenter de corriger leur position, mais dans une attaque plus brutale, sa tête avait percuté les arceaux de la cabine et il s’était évanoui sur son siège.
Maintenant, ils étaient à nouveau seuls, aux bons soins de Bastien, un enfant…
Il regardait Lîle. Si elle respirait et que lui-même s’était finalement réveillé, il voulait croire qu’elle reprendrait connaissance à son tour. Mais que cette attente était douloureuse !

Sortir de léthargie après un voyage en navette est une épreuve. On a raison de comparer cela à une naissance. Cela commence par « l’air » qu’on respire à l’arrivée. Sur Calista, le fluide plus riche en oxygène que sur Geià oblige à brider sa respiration, sous peine de ressentir étourdissement et brûlure pulmonaire ; comme il est également chargé en humidité, on ressent rapidement chaleur et fatigue.
Dans la navette qui les avait amenés, le système gestionnaire de la sortie de coma artificiel commençait le protocole de réveil un peu avant d’atteindre Calista, ce qui permettait aux passagers de recouvrer leurs constantes vitales pendant la phase de descente. Arrivés au sol, les migrants étaient conduits vers une cellule d’adaptation via un sas.
L’agent Lesage avait préféré faire l’impasse sur cette formalité et était allé sans tarder prendre possession du vaisseau terrestre que son patron avait réservé pour cette mission. L’urgence était de s’éloigner, de disparaître et de se mettre à l’affût. Comment Lîle avait-elle pu, selon l’antique formule « à l’insu de son plein gré » à lui, Lesage, se glisser dans le vaisseau ? Dans quelles conditions avait-elle voyagé ? Elle lui devait quelques mots d’explication. Maintenant qu’elle était là, à quoi cela servirait-il en fait ?

Épuisé par la chaleur et les émotions, il ferma les yeux. A l’extérieur, l’atmosphère s’était colorée d’une douce nuance mauve. Devant ses yeux mi-clos, d’étranges ombres sortaient de la pénombre, qui dansaient, qui voulaient lui parler, qui l’invitaient à le suivre, qui lui montraient une voie, qui s’approchaient, qui le frôlaient maintenant et leur apparence se précisait, elles avaient un visage, un nom, toutes le même, le sien, « Lesage, Lesage, Lesage », elles s’appelaient par son nom et leur chant était doux, plus pur que celui du cristal. L’une d’elles lui caressa le visage, une autre les cheveux, une autre encore lui colla une gifle. Le sursaut réveilla sa douleur à la jambe et le cri qu’il poussa fit reculer d’un bond Lîle.

— Ah, enfin ! J’ai cru que vous dormiez pour l’éternité !
— Lîle ? Que fais-tu ici ?
— Je donne des gifles à un commandant de vaisseau hors service.
— Très drôle ! Un vaisseau tout cassé, c’est très drôle !
— Ce n’est pas du vaisseau que je parlais…
— Je n’ai rien de cassé. Juste une douleur à la jambe, ça va aller.
— Pour aller où ?
— Un village. Un enfant est venu nous voir pendant que tu dormais. Il va revenir et quand nous serons remis en état, il nous y conduira.
— Plus de clandestinité alors ?
— Pour trouver Khaled et Youri, il faut bien se découvrir.
— Kouli et Yared, qui est-ce ?
— Comment ? Tu ne sais pas ? Tu ne sais pas pourquoi nous sommes là ?
— Non, je vous ai juste suivi. Pour une mission plus intéressante que la mienne sur Geià…
— Tu es folle. Tu risques d’être déçue.
— Oh non, ça commence bien !

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