Le Bain

Elle est vieille, moche et grasse. Il ne se passe pas une heure qu’elle n’éprouve l’impérieuse nécessité de me presser jusqu’à m’étouffer contre sa poitrine de coussins mous, l’incontrôlable besoin de me tripoter un peu partout.

Je fuis ses caresses.

Chaque matin au réveil, il lui faut me brosser, m’oindre, me coller derrière les oreilles quelques gouttes de son eau de Cologne qui me gâte la truffe. Je me cache sous la table, sans espoir de lui échapper.

J’en ai la nausée.

Plus tard, c’est la promenade, les escaliers interminables qu’elle descend marche après marche. Enfin la rue, en bordure de trottoir avec ce collier qui m’étrangle dès que je fais mine d’arroser un massif de fleurs. C’est à peine si je peux satisfaire mes besoins. Pas moyen de humer les effluves de mes congénères… Et me voilà contraint de la traîner aux devantures des magasins.

J’abhorre le lèche vitrine.

De retour, après l’interminable montée des paliers où elle se traîne, suante et soufflante, tout juste ai-je le temps de croquer un morceau que déjà elle me saoule d’onomatopée débiles tout en me maintenant la tête entre ses affreux doigts boudinés.

Son haleine médicamenteuse m’abomine.

Le reste de la journée, je le passe à sommeiller en rêvant d’ailleurs …

Enfin, comme chaque soir, résonne l’infernal refrain : – Et hop, mon gros lapin, au bain!

Elle sait pourtant que je déteste ça.

Mais cette fois j’essaie de m’y soustraire. Alors, elle m’attrape par le collier. Le filet d’eau qui dégouline sur l’émail de la baignoire me vrille les tympans, je grogne, je m’accroche de toutes mes forces sur l’arrière, mais elle s’accroupit et tire aussi de son côté, des deux mains sur ma chaine. Toute rouge, elle insiste, s’arc-boute, et le collier me fait de plus en plus mal… Alors je feins de résister encore un peu et puis d’un coup je cède…

Sa tête, en heurtant le rebord de la baignoire à éclaté comme l’os à moelle sous la dent.

J’aime l’odeur de son sang.

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