Elle avait dû se rendre à l’évidence : derrière les murs, rien que des vrombissements, des voix humaines (elle entendait de l’école trop de cris), et des odeurs suspectes qui n’avaient rien à voir avec l’idée qu’elle pouvait se faire d’un marais.

Elle se rêvait croassant de concert avec son prince dans une eau délicieusement stagnante, gobant d’innombrables libellules goûtues (elle en avait attrapé une, une fois, une pauvre égarée sans doute : un délice !), elle songeait, nostalgique, à tous les petits têtards, fruits de ses amours effrénées … mais, où vont les rêves ?

 

Ne pas trouver d’issue à son malheur la rendit bien vite neurasthénique : prostrée sur sa feuille de nénuphar, engluée du matin au soir dans du blues, du blues, du blues, elle n’avalait plus que quelques insectes par habitude, pour passer le temps, sans faim et sans envie, sans goût et sans plaisir … Ah ! changer tout, changer tout, pour une vie qui vaille le coup ….

 

Mais un jour…

L’enfant le plus jeune, le plus bruyant aussi, et encore plus survolté que d’habitude (elle ne pensait pas que cela pût être possible …) parla d’un départ à venir et prononça le mot magique : « marais » … La petite grenouille tendit l’oreille, cherchant à comprendre. Voyage scolaire, évidemment, ça ne lui évoquait pas grand-chose.

Elle prit tous les risques, et se rapprocha le plus possible de l’aquarium à humains pour épier, du matin jusqu’au soir, l’activité de ces drôles de mammifères. Un jour, enfin, un sac apparut au rez-de-chaussée. La petite grenouille, pour la première fois, entra dans la maison et observa l’étrange objet qui sentait affreusement la vache morte. Il était bourré à craquer de vêtements, de crèmes, de casquettes, et de tout un bric-à-brac qu’elle ne connaissait pas. Mais, à son grand désespoir, une main aux ongles rouge vif vint refermer avec difficulté le sac rebondi (ainsi que la baie vitrée d’ailleurs) …

Cloîtrée pour la nuit, dans ce logis aux odeurs déconcertantes, la petite grenouille réfléchit. Ce sac, là, devant elle, partirait demain avec le petit d’homme vers un marais : elle était prête à mourir d’asphyxie ou de déshydratation en cours de route mais tant pis ! Les joies de l’amour seraient à ce prix …

 

A l’aube, de violentes lumières lui explosèrent les rétines. Tapie dans l’ombre d’un bananier incongru sous cette latitude et qui avait été acheté à prix d’or chez Fautruf quelques temps auparavant (et qui était déjà en train de crever, comme ses prédécesseurs l’avaient fait), la grenouillette assista avec angoisse à la fièvre des derniers préparatifs sans que la moindre solution se présentât, jusqu’au moment où un inespéré petit sac isotherme fit son apparition à côté du gros sac senteur vache morte. « Et si c’était la chance de ma vie, j’me lance, allez, tant pis », se chantonna-t-elle sans savoir qu’elle aurait pu être disque d’or si … Enfin bref. Elle s’engouffra donc en grande hâte au milieu du fatras (des trucs pour la toux, des pastilles, des cachous …), se terra entre une boîte de gaze et un paquet de gâteaux sablés garantis pur beurre et conservateurs, et évita de justesse la bouteille d’eau glacée qui vint s’abattre juste à côté d’elle. Son cœur se serra, à la fois de joie et d’angoisse, quand, à la fermeture du sac, elle vit la lumière disparaître horizontalement.

 

Bringuebalée, assoiffée, effrayée, la petite grenouille subit un voyage qui lui parût interminable. Et si elle s’était trompée ? Et si elle avait mal compris ?

De temps à autre, la main de l’enfant plongeait à la recherche d’une friandise ou de la bouteille d’eau. Elle entendait des bruits stridents, et les cris surexcités des gamins qui s’ébrouaient. Pour passer le temps, elle cherchait des prénoms, Mathieu, Cécile … .

Ce n’est qu’en fin d’après-midi que le périple se termina enfin et qu’elle ressentit le choc du sac jeté au sol. Par l’interstice de la glissière mal refermée, lui arrivaient des odeurs insoupçonnées, d’iode et de sel, des senteurs d’arbres et d’herbages inconnues.

Un peu partie, un peu naze, elle sortit de la boîte de gaze, pour reprendre un peu le cours de sa vie.

 

Tapie dans un recoin de cette petite chambre avec vue sur la mer, elle espérait avec angoisse une nouvelle occasion. En attendant, elle regardait les bateaux ; elle avait le cœur un peu gros mais c’était quand même beau.

 

Quand …

«Demain promenade en barque au marais, les enfants ! Vous prendrez vos petits sacs à dos, une bouteille d’eau et votre pique-nique » …

 

La suite fut facile, down by the river … Et maintenant, chaque minute sera délicieuse.

 

Désolée, les vidéos que j'ai choisies ne veulent pas s'insérer, merci de cliquer sur les liens !!

Super Nana

Down the river

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