Il était une fois …

une petite grenouille qui s’ennuyait.

De sa mare aménagée, dans le parc floral régulièrement tondu, au milieu des nénuphars rigoureusement sélectionnés pour leurs couleurs assorties, vaguement cachée par les joncs artistiquement disposés dans un désordre étudié, elle n’avait pour se distraire que l’observation continue de ces humains qui avait trouvé malin de la planter là, elle aussi, pour faire joli dans le décor, et pour s’extasier de ses coassements angoissés quand tombait la nuit sur leur paradis artificiel.

 

Au moindre petit rayon de soleil, ce n’était qu’invasions d’enfants bruyants, envolées terrifiantes de ballons assassins et grillades d’animaux morts qui empestaient l’atmosphère de fumées mal maîtrisées.

Les humains s’installaient dans leur salon en teck, en provenance indirecte de forêts indonésiennes en voie d’extinction, et s’y restauraient, sans le savoir, de salades import-export, mêlant avocats du Mexique, maïs américain, tomates de Tunisie et asperges landaises, assaisonnées d’un vinaigre balsamique de Modène produit à Marseille, et d’huile d’olive extra vierge en provenance d’Espagne, le tout garanti sans OGM et commerce équitable, ce dont se nourrit essentiellement l’autosatisfaction déculpabilisée propre au bobo des temps modernes.

La dame avait pour drôle d’habitude de s’enduire ensuite d’une crème à l’odeur entêtante et de rester souffrir au soleil, suante et rougeoyante, une heure de chaque côté. Au bout de ce temps, sans doute était-elle à point, puisqu’elle repartait vers l’ombre du chêne, au pied duquel, allongée sur un tapis de mousse non naturelle elle s’astreignait à des exercices aussi curieux que ridicules et dont elle sortait chaque fois essoufflée et courbaturée.

 

Le dimanche, c’était pire. Ce jour-là, la dame mettait une jolie robe échancrée de couleur claire, qui laissait dépasser ses longues jambes musclées et dorées à point. C’était le jour des invités. Et c’était le tour de la propriété, des « oh ! », des « ah ! », des « comme c’est délicieux … », des « vraiment, c’est un enchantement », voire même comble de la honte « oh ! tu as vu ? il y a même une grenouille ! » … « On l’a appelée, Missis Swim ! » répondaient alors fièrement (et bêtement) les parents, fans d’un certain chanteur de jazz. Oui, notre batracienne haïssait plus que tout ces dimanches ensoleillés et n’avait jamais tant de plaisir que lorsqu’elle voyait, ces matins-là, le ciel s’obscurcir et monter des nuages porteurs de pluie.

La panique s’emparait alors des humains désorientés de n’avoir pas de pouvoir sur le temps qu’il ferait. L’adjonction, l’été précédent, d’une tonnelle ayant tourné au désastre suite à la levée brutale, mais efficace, d’un vent violent et dévastateur, la construction d’un « jardin d’hiver » avait été décidée. A grand frais, une véranda fût donc installée au printemps, et transformée à la hâte en forêt tropicale dans laquelle il ne manquait qu’un pauvre perroquet (sans doute n’y avaient-ils pas encore pensé).

Heureuse dans sa mare, luisante de la pluie d’été dont elle s’imprégnait, profitant des senteurs de la terre et des fleurs, la petite grenouille s’amusait alors à voir déambuler dans leur aquarium de verre, la belle humanité de ces bipèdes en bocal qui ont si peur de se mouiller.

 

Cependant, la petite grenouille devenait adulte. Elle cessa de rêver à la lune qu’un homme, un jour, viendrait l’embrasser et se transformerait en crapaud charmant.

Si elle ne voulait pas mourir de célibat et d’ennui, il lui faudrait bien trouver un vrai paradis non artificiel et un époux pour la vie (ou pas, d’ailleurs, on s’en fiche, elle, ce qu’elle voulait juste, c’était … bref, passons).

A SUIVRE

 

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