En rayons

Mercredi 24 juillet.
Vers 16h.
En pleine canicule.

Fin juillet, c’est déjà le moment où les routes, chez moi, se sont vidées.
Ton optimisme naturel te porte à croire que tu vas enfin pouvoir circuler facilement ? Mais en fait non …, c’est aussi le moment des travaux.

Or, à cet endroit-là, très précisément, il y a habituellement 4 voies, 2 dans chaque sens, tu l’auras compris, ami lecteur. Mais à cet instant, il n’y en a plus que 2 en tout, et des pauvres mecs –que je plains sincèrement au passage- en train de refaire la route en plein cagnât. Deux d’entre eux, près de mes roues, poussent lentement une grosse machine, qui repeint les lignes au sol.

Et pas un brin d’ombre.

Bon en fait, ça n’a rien à voir avec ce qui va suivre. C’est juste que … ben respect !

Ce qui a à voir, par contre, c’est que :
1/ la zone de travaux (sur 2 km grand max) est limitée à 30 km/h
2/ le dépassement y est interdit (et si, par hasard, un crétin ne l’avait pas compris de lui-même, un panneau le précise)
3/ il y a des gravillons qui giclent
4/ et surtout des gars sont en train de bosser juste à côté des véhicules qui circulent.

Le décor est planté.
Venons-en aux faits.

Stan Getz & Joao Gilberto –
The girl from ipadena

(les vidéos semblent ne pas vouloir fonctionner …. désolée)

Lorsque j’aborde cette zone, je me mets donc au pas, pour les raisons sus visées.

 

En bande son, je te suggère une bossa,
mais tu fais ce que tu veux.

 

 

C’est alors que je vois dans mon rétro arriver à toute allure une petite bagnole de type 206 (je crois).

 

Oui, faut dire aussi que l’été, c’est la période des canicules, des travaux ET des abrutis : ils peuvent ENFIN rouler alors ils font du grand n’importe quoi, excès de vitesse, dépassements dangereux, tout y passe. Qu’est-ce qu’on se marre …
Un abruti de plus, donc … Qui trouve judicieux de me coller au cul, des fois que ça me ferait avancer plus vite.

Au bout de ces 2 petits km, la voie est aménagée pour ceux qui veulent tourner à gauche, ce qui est mon cas.

Lorsque je m’en approche, toujours en rythme bossa, avec l’autre excité aux fesses, le feu passe l’orange et, le temps que j’y arrive, au rouge : je m’arrête.

Oui, je sais, c’est absolument insensé, il va falloir que je revoie ma façon de conduite, d’autant que l’abruti, qui visiblement ne s’y attendait pas, a failli me rentrer dedans.

A ma hauteur se porte un motard. Regarde à droite, regarde à gauche, et grille le feu. Dans la foulée, une grosse berline s’engage de biais, ce qui est plus contrariant car il n’y a qu’une voie. Le type me toise. Ouais, bien non, fait chaud …

Je me dis que je suis tombée dans un nid d’abrutis, et quand le feu passe au vert, je laisse tranquillement passer le gros machin. Genre : « fais la course tout seul ».

Plus de 38 degrés.
Bossa nova.
Pas envie.

Le bidule derrière s’énerve donc de plus belle … D’autant que c’est un terre-plein central qui l’empêche maintenant de me doubler.

Très vite, la route se dédouble, je dois aller sur la voie de gauche, car (vois, ami lecteur, comme c’est bien fait) je compte tourner à gauche.

Et c’est là que, d’un coup, je suis devenue, moi aussi, très conne. Parce qu’au bout d’un moment, faut croire que c’est contagieux.

(tu peux couper le son de la bossa)

Car dès que je vois la petite voiture se cabrer, je me dis, avec toute la crétinerie reptilienne qui caractérise le conducteur excédé, borné et abêti (et ça marche donc aussi au féminin, vive l’égalité), « toi, connard, tu veux me doubler par la droite, eh ben tu passeras PAS ».

Je me déporte donc avec toute la douceur et l’angélisme qui me caractérisent, empêchant ainsi l’abruti de se faufiler. Parce que BON !

J’ai des valeurs, MOI !
On ne me colle pas au cul, MOI !
Et on ne me double pas non plus par la droite, MOI !

Bref, je suis un être supérieur, un vengeur de la route, un légitime donneur de leçons, un modèle de moralité et de civisme …
(Enfin bon je ne me dis pas tout ça. Mais c’est l’idée …)

Sauf que les deux voies aboutissent très vite à un croisement et donc à un feu. La voie de droite, la voie de gauche, tu suis ?

 

L’abruti, par la force des choses, et surtout par la force de ma volonté de justicière, se trouve sur la voie de droite, et moi sur celle de gauche, sur laquelle je suis finalement revenue, étant donné que c’était quand même mon objectif premier que de rentrer chez moi après le boulot, avec mes courses en surchauffe dans le coffre.

L’autre, par contre, je ne suis pas sûre qu’il voulait vraiment y aller, à droite … Bref…

Tu as lu jusqu’ici, c’est bien. Parce que c’est maintenant que ça va enfin devenir intéressant. Si, si …

Comme dans les westerns, lentement, nos têtes se tournent et sans ciller, nous nous regardons.

 

L’abruti arbore une bonne cinquantaine, il porte même plutôt beau.
Je vois un peu d’étonnement dans son regard, il s’attendait à voir une blonde, il tombe sur une blanche …

Lentement sa vitre descend (Ennio toujours),
et la mienne donc aussi (Morricone encore).

Ennio Morricone –
The Good, The Bad and The Ugly

« Vous roulez sur 2 voies », me dit-il.
« Oui », que je réponds.

Dialogue shakespearien …

Et là, au moment où j’allais bien lui balancer les distances de sécurité, le respect au volant, et lui confirmer que ce n’était pas un hasard si je l’avais empêché de me doubler par la droite, tu sais quoi ?

Non, mais tu sais quoi ?
Devine un peu …

Il me sort sa carte de police … et rajoute « vous voulez VRAIMENT qu’on en parle ? »

Oh nom de Zeus ! yell

Bon alors, là, je vais te la faire courte. Oui, parce que j’avoue, je n’ai pas été très performante.

Alors qu’il suffisait que je sorte de ma voiture, que je bloque le carrefour, et que je lui assène tous les fautes et mises en danger que je l’avais vu commettre, lui, qui devait montrer exemplarité et civisme, lui dont la mission première était de protéger la population et blablabla ; alors qu’il aurait suffi qu’un pékin passe avec son téléphone portable pour que je devienne célèbre sur YouTube, likée et partagée des centaines de fois, et pour que l’immonde reparte penaud, honteux, humilié, sous les harangues de la foule déchainée par ma diatribe si bien sentie …  eh ben non …

Tu aurais été fier(e) de moi, pourtant !

Mais non, non, non …

Tu sais tout ce que j’ai réussi à bafouiller, gesticulante, écumante, rageuse, et donc tout simplement ridicule ? « Abus de pouvoir », « abus de pouvoir », « abus de pouvoir », en passant par quelques « non mais vous vous prenez pour qui ? » (en bande son, passe-toi plutôt « la soupe aux choux » -ou Benny Hill si tu préfères-).

Bref, que des conneries …

Et qu’est-ce que j’ai récolté, hein ?
Non, pas d’amende, l’abruti n’était pas en service, je suppose. J’ai récolté un « de toutes façons, avec les collègues, je vais vous retrouver ».

Je te laisse méditer.

 

Bon, je sais qu’il y a malheureusement des antécédents bien plus graves et que ce n’est qu’un incident parmi tant d’autres, doublé d’un machisme ordinaire, et qui sera oublié, comme l’ont été tous les autres avant.

Mais perso, ça m’a quand même mise en boule …

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