L’était une fois une ‘tite souris.

L’était ben ordinaire, comme bestiole. Grise, un museau en pointe, des moustaches itou. Bref, une qu’on n’aurait pas reconnue au milieu des autres, fondue dans la masse monochrome des souris anonymes.

Mais voilà t’y pas qu’un jour lui vient la conscience absolue de son « moi ». Ce fût là un voyage intime, une révélation qui bouleversa sa vision du monde, et sa vision de sa propre place dans ce monde : elle se sentit, pour le coup, extraordinairement malheureuse de son ordinaire …

Pensez donc ! Ainsi ce « moi » si exceptionnel ne serait-il reconnu que par elle ?

 

Alors elle souffrit les tourments, les états d’âme, le spleen et la clairvoyance. Elle se sentit poète.

Elle rima et rimailla à longueur de journée des mots creux, partageant à outrance le fruit de ses pensées et faisant fuir ses congénères.

Elle devint poète maudit et s’y complut.

 

De mots en mots, sa pensée s’affina, et insensiblement, elle devient philosophe, s’interrogeant sans fin sur l’ordonnancement du monde, sur l’esthétique de la vacuité, sur la temporalité et sur sa place de sujet.

Elle philosopha nuit et jour, haranguant ses condisciples, fustigeant leur indifférence intellectuelle, et faisant fuir ses congénères.

Elle devient penseur maudit et s’y complut.

 

Jusqu’au jour où le hasard de papattes crasseuses déposées sur un papier qui traînait là lui fit l’effet d’un électrochoc. Mais bien sûr ! Elle était là, sa vocation …. ! Une certitude absolue la submergea : elle était une peintre refoulée !

Avec frénésie, elle se mit à couvrir avec fougue et passion la moindre page blanche -ou non (quand on est une souris, on prend ce qu’on trouve)-.

Elle exultait enfin de toute cette énergie créatrice libérée, qu’elle pouvait porter haut aux yeux de tous. Les formes inachevées de ses débuts, qui avaient la belle fragilité de l’émotion brute, firent place à des recherches tortueuses et torturées, de plus en plus sombres -puisqu’elle pensait que cette noirceur conviendrait mieux à porter aux yeux du monde la profondeur de son âme -, et faisant fuir ses congénères.

Elle devint peintre maudit, le resta, et s’y complut.

Pour le plus grand soulagement de ses congénères.

 

Il n’y aura pas de happy end.

Quand on est une ‘tite souris, on ne saura jamais se servir d’un ordinateur, on n’aura jamais accès à Facebook et à ses likes louangeurs, sitôt aimée, sitôt zappée.

Elle mourut seule et incomprise, mais finalement heureuse de ce malheur palpitant qui l’avait rendue à ses propres yeux si extra ordinaire ….

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