En rayons

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Le vieux passa lentement la porte du Commissariat. Il renifla l’air comme s’il s’était attendu à une odeur spécifique. Puis, traînant les pieds, il se dirigea au ralenti vers le gilet bleu caché derrière l’hygiaphone.

 

Tout le monde le connaissait à force. Il était apparu de nulle part, il y a au moins 10 ans, et depuis on le voyait déambuler dans la petite ville, de son pas nonchalant. Parfois il poussait un caddy chargé de tout un bric-à-brac improbable qu’il venait ensuite entasser sur son terrain vague autour de sa caravane qui, peu à peu, avait complètement disparu de la vue des passants, sous cet amoncellement d’objets hétéroclites, souvent cassés et la plupart inutiles.

 

Il n’était vraiment sale. Pas vraiment propre non plus. A peine un peu négligé, mais avec de la tenue, limite de la classe : il avait inventé la clocharditude.

Finalement, tout le monde l’aimait bien, il était respecté dans son choix de vie, lui, le clochard universel et cordial, avec ses clébards toujours sur ses talons.

 

« Dites voir, c’est ici qu’on cherche un chien ? parce que moi, on m’en a déposé un y a pas deux semaines, tout endormi, qu’il était quand je l’ai trouvé au p’tit matin. J’ai pas bien compris. Surtout que quand elle s’est réveillée, elle avait pas l’air bien commode, la bestiole. Et pourtant, moi, les chiens, je les aime. Mais là … M’enfin, bon, m’a pas mordu, c’est d’jà ça. Mais, bon sang, si vous connaissez le maître, moi, je vous l’ rends de suite, ce fichu clébard ! »

 

Ainsi donc cette peste hargneuse de Dora, cette incisive créature de l’espèce canine  avait bel et bien été enlevée volontairement à l’amour démesuré et exclusif de son maître. Et c’était donc elle, cette absolue crevure si bien dentée, que Gérard cherchait désespérément de maison en maison ce fameux vendredi soir. Pour une fois qu’il avait un but véritable…

C’est alors que tout s’éclaira. L’enquête, orientée dans la bonne direction, put enfin, en recoupant les témoignages, reconstituer les évènements :

Ainsi donc, arrivé ce soir-là au bout de sa quête et n’ayant plus l’espoir de retrouver vivante sa compagne tant aimée, détruit par la vengeance anonyme dont son innocente Dora avait, croyait-il, si cruellement et si irrémédiablement fait les frais, cet imbécile de Michel Gérard (qui n’avait effectivement jamais brillé non plus par son intelligence) avait atteint les limites supportables du chagrin.

Que sa Dora avait pu souffrir, avant son trépas, ce que lui-même avait infligé aux chats du quartier qui s’étaient aventurés (les malheureux) sur son territoire, le brisa … Sa seule issue : maquiller son suicide en crime avec l’ultime jouissance de pouvoir, post-mortem et une dernière fois, EMMERDER SES VOISINS.

 

 

Et l’inspecteur Dupond décida, en se rasant ce matin-là, qu’il allait tenter le concours des douanes.

 

FIN

 

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