Des quatre, c’était la plus petite. Elle voulait qu’on dise que c’était la moins grande, mais on ne le faisait que lorsqu’on s’y trouvait, le reste du temps on disait qu’elle était petite. On n’était pas toujours en train de parler de sa taille bien sûr, mais c’était je crois ce à quoi elle attachait le plus d’importance. Pas nous. A côté se trouvaient les jumelles. Elles non plus n’aimaient pas qu’on dise « les jumelles » et elles avaient raison car rien n’était plus injuste en parlant de ces deux-là. Était-ce dû au fait qu’elles étaient placées symétriquement de part et d’autre du couloir, avec leur porte s’ouvrant en miroir, l’une vers la droite, l’autre vers la gauche ? Il n’y avait d’ailleurs aucun intérêt à dire qu’elles étaient jumelles puisqu’on ne s’en servait pas en même temps, au même moment ou pour la même raison. Quand l’une était occupée, l’autre pouvait très bien ne pas l’être. Quand l’autre aurait apprécié être aérée, l’une se plaignait d’avoir froid, ou chaud, ou de voir s’envoler des papiers importants qui traînaient sur le bureau, c’est vrai qu’ils auraient dû être triés, classés, rangés mais puisqu’ils ne l’étaient pas, merci de ne pas compliquer les choses. Pour s’y retrouver, on avait l’habitude de dire la bleue ou non, pas la bleue, l’autre et on savait de quoi on parlait. La bleue devait son nom au motif qui tapissait les murs. Un très vieux papier peint qui représentait un oiseau en vol ou perché, en vol, perché, en vol, perché et ainsi de suite, et qui avait jauni avec le temps si bien qu’on n’avait jamais su sa véritable couleur mais tout le monde s’accordait à penser que le bleu était ce qui aurait le mieux convenu et aux oiseaux et au papier peint d’une manière générale. En fait, à tout bien y réfléchir, on ne les appelait jamais les jumelles mais je crois que chacun pensait ainsi. Celle qui n’était pas bleue n’avait rien de remarquable mais rien de banal non plus. Elle était étonnamment normale, au point d’être rassurante. Ce n’est pas ici qu’on aurait vu des papiers importants traîner sur un bureau au risque de s’envoler dans le premier courant d’air. Et elle était rassurante parce qu’elle était calme et paisible, qu’aucun désordre ne la signalait aux férus de ménage. Ce n’est pas ici qu’on aurait trouvé des chaussettes sous le lit, trop loin pour qu’on puisse les attraper sans l’aide d’un balai, comme dans la plus petite, bien qu’elle le nie. Et en même temps qu’on ramassait la chaussette, on ramenait des moutons de poussière et ça faisait penser à faire le ménage, mais pas aujourd’hui, oh et puis tant pis, si ça lui plaît comme ça à la petite… Ne pas se faire remarquer n’était en soi pas banal et en imposait. Aussi, c’est par respect qu’on n’y entrait que très rarement et à chaque fois avec une très bonne raison. Faut-il maintenant évoquer la dernière ? Assurément puisque j’ai laissé entendre qu’il y en avait quatre. Ce n’est pas parce qu’elle était la dernière qu’elle était la plus importante ou la moins importante, ou inversement : ce n’était pas parce qu’elle était plus ou moins importante qu’elle était la dernière. Le fait qu’elle soit dernière était même une ineptie pour la bonne raison qu’on devait la traverser en premier, avant d’entamer le couloir qui menait à la première, au fond du couloir, après avoir dépassé les jumelles. Cette curieuse position, pour le moins équivoque, lui conférait un mystère. On n’avait jamais su à quoi elle pouvait vraiment servir alors on lui avait attribué le rôle le plus flou qui se puisse imaginer, et elle en jouait la garce. On y était tout à la fois et momentanément oisif, assoupi, rêveuse, véhémente, studieux, lectrice ou un tas d’autres choses. Elle était si vaste qu’il y avait place pour une alcôve, si profonde qu’on y trouvait la pénombre. Forte de notre laxisme, elle se distinguait de ses voisines en étant dépoussiérée, ordonnée, meublée et peuplée. En un mot, elle était distinguée.

Et puis il y avait cette porte.

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