Un vent glacé me caressa le dos.

Un frisson d’effroi me parcourut, l’effroi que je lisais sur le visage de l’échalas. Etre effrayé par ce qu’on voit sur le visage d’autrui, une ellipse surabondamment exploitée dans les mauvaises séries B, est très effroyable même si cet escogriffe trop excessif dans son apparence délibérément malpropre autant que dans son attitude ridiculement sournoise, surjouait son émotion, j’en étais sûr. Il recula d’un pas supplémentaire en direction de l’escalier d’où il était sorti, ce qui me laissait supposer que son danger s’approchait. C’était presque comique. Sans penser une seule seconde qu’il pouvait en être autrement, je vivais sa retraite comme ma victoire. Je me sentais plus fort. Je fis un pas dans sa direction, comme pour contre-attaquer. Euphorique, je pensais pouvoir le poursuivre jusque… Une main lourde s’abattit sur mon épaule et son poids me ramenait à la réalité : je n’étais strictement pour rien dans la capitulation de l’échalas, ce qu’il cherchait à fuir avait toujours été derrière moi. Comment avais-je pu écarter la possibilité que l’homme pas commode soit alerté par notre conversation, si discrète qu’elle fût ! Je me retournai, il était là, fixant l’échalas, c’est-à-dire le clouant littéralement sur place. Quand il fut sûr que ce dernier ne bougerait plus, il posa sur moi un regard autrement pesant que sa main. Que faites-vous ici ? me demanda-t-il. Rien, répondis-je comme un enfant pris en flagrant délit. Que pouvais-je répondre d’autre, les mots me manquaient, liquéfié que j’étais devant cet homme qui me surpasserait en toutes choses si j’osais m’opposer à lui. Ma réponse sembla lui suffire. Pourquoi avoir donné la clé ? demanda-t-il. Ce n’est pas moi, je… Je voulais lui raconter comment on en était arrivé là, l’orage, mon exploration, le groupe et toutes ces choses mais les mots sortaient en vrac de mon cerveau et formaient un embouteillage monstre dans ma bouche. Et moi ? demanda-t-il encore. Quoi moi ? répondis-je par réflexe. En réponse à l’impertinence, sa main se fit plus pressante et il m’approcha de lui pour que je le voie de plus près et que je l’entende mieux car il articula : moi aussi, quelque chose. Cet homme ne s’embarrassait pas de longues phrases, c’était clair. A moi de deviner le non-dit. Vous voulez que je vous donne quelque chose, c’est ça ? Pour toute réponse, il dirigea ostensiblement son regard vers la poupée que je serrais sous mon bras, la fixa un instant et ramena ses yeux se planter dans les miens. Vous voulez cette poupée ? Il se redressa lentement et libéra mon épaule. Je regardai la poupée une dernière fois et la lui tendis avec solennité. Pour être tout à fait franc, j’avais une furieuse envie de rire, parce que je me trouvais entre un colosse en costume de prix tenant dans sa grosse pogne une poupée pimbêche par la main et un espèce de cloporte pouilleux maintenant propriétaire d’une clé précieuse. Ils me regardaient tous deux d’un œil morne et je les regardais tour à tour comme pour les interroger sur ce qu’ils attendaient de moi. Enfin, je reculai en montrant la porte, ce qui signifiait que j’allais prendre congé s’ils n’y voyaient pas d’inconvénient. Pour toute réponse, le colosse, en désignant du menton son acolyte, murmura qu’il fermerait derrière moi. Je quittai donc le vestibule avec le sentiment de m’en tirer pas trop mal. Evidemment, j’étais délesté de la poupée, elle manquerait sans doute au décor. Pour l’heure, mes compagnons s’étaient replongés, qui dans son oisiveté, qui dans ses rêves, dans son étude ou dans ses lectures. Pour moi, ce serait un tas d’autres choses. Un cliquetis venant de la porte brune m’informa que les deux hommes derrière allaient régler leurs affaires.

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