Je n’étais pas réellement à la recherche d’un emploi, j’en avais un, mais j’étais lasse de cette ville, cette région toute plate, et de ces collègues avec lesquels rien ne (se) passait.
Alors lorsque je vis l’annonce émanant de l’Ariège, de son institution administrative départementale plus exactement, je postulai. Les montagnes, la neige, tout ça quoi… J’en rêvais.
Ma candidature fut reçue favorablement et on me proposa un entretien ce mardi à 11 heures, à Foix…
Levée bien avant le soleil, en plein hiver, je pris un train spécial « arrêt à tous les tas de fumiers » et, de correspondance en correspondance, arrivai à l’heure à mon rendez-vous, l’œil glauque et la faim à l’estomac. Petit café, petit coup de peigne, et j’y allai.

Je ne dirai rien sur l’entretien lui-même, hormis qu’on me précisât en conclusion que j’étais trop chère – trop vieille à 35 balais, donc – et surtout moins malléable, comme on a pu me faire comprendre à maintes reprises, à mon vieil âge et l‘expérience qui en découle !
Avaient-ils besoin de me faire voyager du nord au sud pour penser à tout ça et me l’énoncer avec des sourires hypocrites ?

Bon, assurée de ne point revenir ici de si tôt, je repris le chemin de la gare, mangeai tardivement un plat du jour un peu froid, et quitte à être dans le coin visitai très rapidement la petite ville de Foix, puis attendis mon train de retour : encore 2 heures à poireauter, au bistrot de la gare – le seul du quartier – en compagnie de mon livre préféré du moment.

Seulement voilà, un bistrot de la gare – et seul du quartier, je le rappelle – ce n’est pas calme du tout… Très recherché, l’unique lieu convivial du coin est plutôt un théâtre, avec des acteurs et des figurants, actifs ou passifs, qui vont et viennent, silencieusement ou bruyamment.
Et puis, en voilà un justement, un énergumène particulièrement bruyant, d’âge incertain tout autant que son pas.
Au comptoir, il demande brutalement un paquet de cigarettes.

-Y’a pas de cigarettes ; sont réservées aux clients qui consomment… lui répond le barman peu aimablement – et sans doute habitué à ce genre de question et d’acteur.

S’ensuit une altercation verbale de laquelle l’homme incertain de corps et d’esprit sort perdant. Il boude. Il grommelle un instant. Puis se lâche et se fâche.

Il se met alors à gueuler, à engueuler tout le monde, à beugler « je veux une cigarette », etc…
Ça dure, ça dure…
Je suis incapable de lire ; il m’assourdit ; il m’énerve ; il me pollue.
Déjà que je suis tout cela par cette journée inutile…
Alors, bonne poire, je lui donne une cigarette, davantage pour le faire taire que pour lui faire plaisir.
Il l’accepte, bien évidemment, et arrête de râler aussi sec. Me demande du feu derechef .
Je lui en donne, bonne poire encore…
Il aspire à plusieurs reprises sa dose de nicotine…
Du coup il se calme, s’assagit. Sourit, presque.
Il s’installe à ma table, veut bien consommer – donc on lui vendra des clopes, pensai-je – me regarde un sourire édenté assez niais aux lèvres en minaudant et se propose de m’offrir un verre. Pour me remercier. Ben voyons !
Je refuse.
Il s’impose néanmoins et s’assoit à mes cotés, encore plus près, tout près.
Il insiste,
Je refuse.
Il se fâche presque, me parlant fort et sous le nez (pouah !), se tordant le cou pour fixer mon regard que je détourne illico…
Je continue de refuser, commençant à me sentir très seule…

Il tente même de m’expliquer : je lui offre une cigarette, il m’offre un verre : c’est la suite normale !
La suite normale, me dit-il ? La suite normale de quoi , je lui demande ?
Et je tente de lui faire comprendre doucement, puis plus énergiquement, que je n’ai pas offert de cigarette, seulement donné une pour qu’il fiche la paix à tous, et à moi et mes oreilles en premier lieu.
Il me rétorque, très sûr de lui, que je n’ai pas le droit de refuser son verre ; qu’il a accepté ma clope et qu’en conséquence il avait accepté mes… « avances ».
Heu ???!!!
Tous les yeux convergent vers moi et les regards sont sans équivoque, car personne ne loupait une miette de l’échange ; les autochtones qui, tout à l’heure, l’envoyaient paître, sans un mot lui donnent désormais raison : je suis une allumeuse !

Là, c’est moi qui ne comprends pas mais je tente encore, avec d’autres mots, d’autres tons, de lui expliquer qu’une clope, c’est rien, surtout pas des avances, surtout pas un préliminaire à quoi que ce soit.

Et là aussi, ça dure, ça dure, il ne sait pas s’arrêter cet homme.
Rien n’y fait ; visiblement je ne suis pas sur la même planète, je ne parle pas la même langue.
Et j’ai surtout envie de disparaître, la honte et le désespoir m‘envahissant…

Dehors, c’est déjà la nuit mais je m’apprête néanmoins à m’évader de ce bar, à sortir pour attendre ce p…. de train qui a du retard, dans le froid, craignant d’ailleurs que ce ne fusse pire de poireauter sur un trottoir, à la clarté blafarde des lampadaires de l‘hiver.

Je paie mon café sous les regards unanimement mauvais, range mon bouquin que je n’aurai à peine ouvert, hélas ! me lève et en désespoir de cause et en grelottant par avance, m‘apprête à sortir de ce « refuge » en baissant la tête et les yeux de peur de me compromettre par ailleurs.

Ouf !
Je vois entrer avec un soulagement intense un autre candidat au poste avec lequel j’avais échangé quelques mots.
Une bonne bouille, un peu nounours tout doux à grosse barbe, tout sourire dehors. Il me reconnaît et vient direct vers moi, sans se poser de question et sans palper l’ambiance nauséabonde de laquelle je suis parait-il responsable ; il s’installe sans plus de manière à la table que je viens de quitter – je me rassois – se commande un café, et un pour moi sans me demander mon avis, et nous commençons à bavarder gentiment de choses et d’autres, de nos entretiens respectifs et même de ma très récente aventure dans ce même lieu…
L’autre, regard mauvais, s’est tu, s’est levé brusquement en faisant tomber sa chaise, et est sorti en maltraitant la porte… et mes oreilles.
Tous les autres me regardent aussi : je me fous des pensées qu’ils élaborent…Ma honte s’estompe, mon sourire revient… et je déguste le café que ce collègue m’offre sans arrière pensée.

Le train est enfin annoncé

Je n’ai pas eu le poste, mon co-candidat non plus.
Ils ont préféré choisir un gars du coin, et c’est sans doute mieux pour tous.

Et puis, j’ai arrêté de fumer…

 

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