En rayons

  • Coucooo ! Coucooo ! ».

La voix du volatile vient de carillonner. Une horloge franc-comtoise n’aurait pas fait mieux. L’oiseau dissimulé par le feuillage encore hésitant des aulnes et des saules du bosquet faisant face au marais, laisse éclater sa bonne humeur. Après avoir séjourné tout l’hiver dans les profondes forêts africaines, il retrouve son bocage de naissance.

Hector repose au sol sa canne à lancer et entreprend de se tâter les poches. En une seconde un retentissant « Et merde ! » conclut sa fouille infructueuse. Une fois encore, ça n’aura pas raté, il n’a pas un sou sur lui. Il se demande d’ailleurs si le coucou n’est pas venu le lui rappeler. Du genre :  » Pas malin, mon cher Hector, de sortir les poches vides en ce début de printemps !  »

Hector soulève sa casquette et se gratte les quelques cheveux que sa calvitie n’a pas éradiqués. Il sent soudain comme une petite déprime, le gars Hector. Chaque année à la même époque, il se dit qu’il affrontera le coucou nouveau avec des poches bien garnies, et à chaque fois, c’est la même rengaine : il n’a pas un centime sur lui quand résonne le tout premier chant du migrateur. Oh, il n’y croit que modérément, à cette légende qui voudrait qu’être encore prospère au démarrage du printemps conditionnerait l’opulence pour le reste de l’année !… Mais cette part de féerie l’habite comme tous les ruraux. Sans la survivance de mythes anciens, la campagne ne serait plus vraiment la campagne. Et comme beaucoup de traditions, cette histoire de coucou héraut de la fortune n’est pas vraiment sans fondement. Car s’il l’on a été assez prévoyant pour conserver encore quelques économies à la fin de l’hiver, c’est qu’évidemment la soudure avec les premières récoltes pourra s’effectuer sans trop de difficultés. Bien sûr, tout ceci n’est que théorie. Mais un tel constat est fréquent et s’avère presque aussi immuable qu’une idée naissant dans une caboche de paysan. Et fort de cette expérience, Hector se dit que c’est encore râpé pour un an. Il se jure pourtant que l’année prochaine, le tout premier chant de la bestiole sera de bien meilleur augure…

 

Les printemps se suivent et se ressemblent dans la région. La fraîcheur du petit matin ne demande qu’à s’éclipser. Et au fil des heures, un soleil bien vaillant vient réchauffer l’air, jusqu’à donner des avant-goûts d’été sur le coup de midi. Sur le pas de sa porte, assis sur une chaise de paille, Hector profite de cette chaleur revigorante. D’un œil, il contemple la nature qui s’extrait de sa parenthèse hivernale, et de l’autre, il guette la camionnette de Monique, la boulangère.

Une chanson qui passe à la radio soudain le distrait. Brassens chante les louanges de la femme d’Hector. Instantanément, Hector se dit que le poète ne doit sûrement pas évoquer la sienne. Une mégère qu’il était parvenu à vaguement apprivoiser et qui avait emménagé avec son quasi-quintal et ses authentiques cheveux gras dans son antre de célibataire. Elle s’était incrustée chez lui quelques années avant de mettre les voiles un beau matin. C’est sûr, il aurait pu se montrer plus attentif à son égard. Surtout quand elle avait cessé de lui parler pour se plonger dans la relation qu’une certaine Lady Chatterley entretenait avec son garde-chasse.

Il n’avait pas davantage réagi quand sa dulcinée, après avoir dévoré le roman, s’était mise à consulter les petites annonces du Chasseur Français. Il ne lui était pas venu une seule seconde à l’esprit qu’elle ait pu se mettre à fantasmer sur la corporation des gardes-chasse. Quoi qu’il en fût, elle avait depuis longtemps fichu le camp. Avec un garde champêtre, un garde-barrière ou même un garde-boue, au final quelle importance ! Et même, depuis son départ, Hector respirait mieux, en vertu de la loi qui veut qu’un corps libère un espace directement proportionnel au volume qu’il occupait.

Tonton Georges achève son élégie à la femme d’un autre quand le fourgon de la boulangère aborde le chemin empierré menant chez Hector. La commerçante arrête son véhicule devant les orteils de son client. Elle klaxonne brièvement.

  • Tu aurais peut-être pu t’en passer, non ?
  • Oh, le klaxon, c’est juste un réflexe ! Sinon, comme d’habitude ?
  • Monique, tu le sais bien !
  • Je te préviens, j’ai point de monnaie.
  • Alors tu gardes tout si j’ai pas l’appoint ?
  • Les temps sont durs pour le petit commerce, Hector.

Monique dévoile un bridge tout neuf pour donner libre cours à sa bonne humeur. Hector extrait son porte-monnaie de l’une de ses poches, et commence à compter les pièces qu’il étale devant la marchande.

  •  Ah, tu as plein de mitraille, tu m’arranges bien !… Allez Hector, encore un effort, il manque dix centimes.
  • Tiens, les voilà. De toute façon, je pouvais pas de donner plus. Tu vois ma bourse est vide.

Et Hector de retourner son porte-monnaie sous le regard amusé de Monique qui s’empresse de ramasser les piécettes étalées devant elle.

  • Coucooo ! Coucooo !

Elle lève la tête en direction du petit bois de charmes d’où vient de retentir le chant du coucou. Elle sourit brièvement avant de tourner son regard vers Hector :

  • Eh bien dis donc, c’est pas avec ce que tu viens de me donner que je vais faire fortune cette année ! Heureusement que j’avais mon autre main posée sur ma caisse !
  • Oui, heureusement ! On va dire ça, oui…

A ce moment-là, Hector ne sait pas pourquoi, mais il ressent comme des pulsions d’homicide. Monique pourrait bien faire l’affaire d’ailleurs. Il lui trouve une véritable tête de victime expiatoire. Quant au coucou, il adapterait volontiers pour lui les paroles de Gentille Alouette, tellement cet emplumé commence à lui taper sur le système.

  •  Dis donc, je l’avais pas encore entendu. Il est pas en retard le coucou cette année….
  • Oui, on peut même dire qu’il avance.
  • Bon, c’est pas tout ça, mais il faut que je me sauve. Ma tournée est loin d’être finie. A demain, Hector.
  • A demain, Monique…

Le fourgon de la boulangère s’ébranle, puis disparaît dans un joyeux nuage de poussière qui ne fait qu’intensifier la déprime du père Hector. Il regarde hébété, son porte-monnaie qui baille comme un abîme. Il secoue la tête, dépité, en se disant que décidément l’opulence n’est pas près de lui offrir ses bienfaits…

 

                                                                                                     Suite et fin dans… pas trop longtemps.

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