En rayons

Que le trajet du retour lui semble long, tant il est impatient d’acclimater sa trouvaille dans le potager familial !… Après des mois de voyage, il parvient enfin en vue de la demeure des De La Varenne. Les environs n’ont guère changé, si l’on excepte des gibets supplémentaires souvent bien garnis, que l’on a installés çà et là, aux carrefours les plus passants.

Voilà quatre ans qu’il est parti ; ses parents l’accueillent avec une joie difficilement descriptible, tant elle est modérée. Cucurbita s’interroge sur les raisons de cette tiédeur. C’est à se demander si ses géniteurs ne sont pas déçus que la fin des temps n’ait pas eu lieu comme promis… Histoire de les dérider, il évoque son périple à travers ces contrées peuplées de gens si différents de ceux vivant dans l’Anjou profond. Les senteurs et les couleurs des marchés. Sa rencontre avec les sages du monastère du lointain Orient. Sans succès.

Cucurbita abat alors sa dernière carte. Il exhibe les graines de ce fruit fabuleux qui va redonner du tonus à toute cette population tristounette de manants crasseux et de nobles qui ne le sont pas moins. En pure perte également. Son père et sa mère ont pour les graines le même intérêt que manifesterait un brochet pour un smartphone. C’en est trop ! Cucurbita ramasse ses graines, selle son cheval et repart pour l’une de ses folles équipées de jadis.

La chance finit par lui sourire au détour d’un taillis, où le jeune homme fait souffler son cheval épuisé d’avoir tant galopé. Trois des moines dépenaillés du monastère voisin reviennent de leur journée de labeur, chacun portant sur l’épaule, qui une hache, qui une pioche. Absorbé par des pensées bien moroses, Cucurbita ne salue que distraitement cette sainte trinité des travaux champêtres. Il ne lève la tête de la contemplation de ses chausses qu’en entendant :

– Dieu du Ciel, je veux bien être changé en bénitier, si ce n’est point là, le jeune De La Varenne ! Les Infidèles ne t’ont donc point mangé mon garçon ?!… »

Le jeune homme porte son regard sur trois visages replets et joviaux – les premières trognes qui paraissent contentes de le voir. Il retrouve les témoins de ses courses folles d’autrefois, menées à bride abattue à travers les prés et les futaies de la commune. Il reconnaît Frère Jacques, Frère Bartholomé, Frère Thierry. Certes un peu vieillis, mais heureux de voir revenu l’intrépide cavalier avec lequel ils échangeaient toujours quelque parole aimable, entre deux assèchements de marais et trois défrichements. Les tonsurés s’asseyent à ses côtés, le pressent de questions sur son périple en Orient. Enfin, Cucurbita a un auditoire. Il peut raconter ses années de voyages et d’études. Il hésite un court instant à parler aussi du fruit fabuleux, puis n’y tenant plus, il se confie. Les trois Bénédictins en restent bouche bée. Même si la fécondité ne les concerne qu’à la marge, ce parfum d’immortalité que leur distille Cucurbita à travers le poids symbolique de son fruit d’Orient achève de les séduire. C’est Frère Jacques, d’ordinaire pourtant plutôt somnolent, qui se montre le plus enthousiaste :

– Nous allons te réserver un lopin pour que tu acclimates cette plante dont tu nous as parlé si merveilleusement. Je suis même certain que nous n’avons pas fini d’en découvrir toutes les propriétés. Qui sait si demain quelqu’un n’en fera pas un carrosse ?…

Devant l’incongruité du propos, Cucurbita et les deux autres moines se contentent de sourire poliment. Mais qu’à cela ne tienne, un accord est aussitôt scellé autour d’une chopine entre Cucurbita et ses trois compères. En ce temps-là, en effet, rares sont les Bénédictins angevins qui s’aventurent dans les champs sans emporter de quoi lutter contre la soif. Frère Thierry, tout en passant le goulot à Cucurbita avec une maîtrise digne d’un SDF d’aujourd’hui, s’empresse d’ajouter :

– Il faut que tu saches que nous partons bientôt fonder une autre communauté, à 10 jours de marche à l’est d’ici. Et comme il paraît que les voyages ne te font pas peur, nous t’invitons à nous accompagner. Là-bas, près de Bourges, tu pourras jardiner comme tu le voudras. Personne ne viendra fureter autour de tes platebandes. Nous t’aiderons ensuite à diffuser ce fruit comme jadis les apôtres le firent avec la parole de notre Seigneur.

En entendant les mots « notre Seigneur », les deux autres prononcent « Amen », par pur automatisme.

Les conditions qui lui sont proposées apparaissent si idéales que le jeune De La Varenne se montre tout disposé à partir sur le champ. Les frères calment son ardeur, lui rappelant que eux ne se sont pas tourné les pouces toute la journée, et qu’une bonne soupe leur ferait le plus grand bien. Ils ajoutent, avec un soupçon d’admiration dans la voix, que la fougue de la jeunesse est une belle chose qu’il faut néanmoins tempérer, sous peine de la transformer en précipitation. Cucurbita acquiesce. Au fond de lui, il sait son impatience dans tout ce qu’il entreprend. Cette hâte qui certes le pousse à aller de l’avant, mais simultanément l’empêche de prendre les décisions mûrement réfléchies qui parfois évitent les grosses boulettes. Pensif, il se met à murmurer :

– Foi de Cucurbita, où vais-je ? Où cours-je ? »

Une illumination l’atteint soudain. Ce fruit qui n’a pas de nom, voilà que lui, Cucurbita De La Varenne, vient de lui en trouver un, facile à retenir, inspiré par son indécrottable spontanéité. C’est en riant qu’il se tourne vers ses amis en robe de bure :

– Le fruit merveilleux que nous diffuserons dans tout le royaume s’appellera « Courge ».

Les trois compères en restent pantois, mais se mêlent très vite à la joie du jeune homme. Frère Bartholomé ne tarde pas à échafauder deux vers malhabiles pour célébrer la trouvaille de Cucurbita. Le tonsuré clame haut et fort la devise qu’il vient d’improviser, bientôt reprise par chacun :

– Natifs d’Angers ou bien fils de Bourges, Bravons le danger et honorons la courge !

Moins d’une semaine plus tard, le jeune De La Varenne se met au travail sur les quelques arpents où il mènera son Grand Œuvre. Parfois, l’un des Bénédictins angevins – l’un de ses disciples, comme il les nommera avec affection – vient lui apporter son aide.

Le tout premier printemps des courges est déterminant. Cucurbita veille sur la croissance de ses plants avec l’attention d’une poule sur ses poussins. Cette patience est récompensée à l’automne avec une récolte qui comble les moines de bonheur. Cette première récolte est célébrée dans une liesse comparable à celle qui suivrait le retour du Messie ou l’invention des congés payés. C’est dire !

Cucurbita est félicité. Sa petite communauté de disciples s’élargit. Les pouces se lèvent sur son passage comme des précurseurs de ces « like » d’aujourd’hui délivrés à tout bout de champ et pour n’importe quoi. D’année en année, il perfectionne son art. Croisant les plants afin d’obtenir de nouvelles variétés, il consacre le plus clair de son temps à cultiver ses courges. Protégé par la communauté monastique, il la fait bénéficier en retour de ses largesses de jardinier. Il ne sera jamais inquiété pour avoir mené ses « diableries potagères ».

Au terme de sa longue vie – ce qui soit dit en passant, constituera une excellente réclame visant à promouvoir le « versant immortalité » de la courge – Cucurbita radotera bien un peu en évoquant le souvenir de son voyage en Orient. Mais il suffira simplement que l’un de ses proches lui murmure à l’oreille « Natifs d’Angers… » pour qu’aussitôt celui qui renonça aux terres ancestrales par passion des courges, termine la profession de foi d’une voix à peine chevrotante.

– Natifs d’Angers ou bien fils de Bourges, Bravons le danger et honorons la courge !

Et quoi de plus normal que bien des siècles plus tard, cette sentence accompagne les libations autour des cucurbitacées, et fasse honneur à la mémoire d’un jardinier-voyageur qui aurait pu exister, et que pour vous amuser, j’ai de toutes pièces créé.

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