En rayons

Nous sommes en l’an de grâce 998. Et ça ne rigole pas tous les jours dans le royaume de France. Une France qui n’est point encore éternelle. Pour tout dire, elle en est à ses balbutiements, la France éternelle.

Il n’y a qu’à regarder son roi, qui a fortement tendance à serrer ses fesses veinées de sang bleu, devant des vassaux souvent autrement plus puissants que lui. Tel le redouté, autant que redoutable, Comte d’Anjou, Foulques III dit « Foulques Nerra ». Epoux modèle s’il en est, notre Foulques livre la mère de son enfant aux flammes du bûcher sous le prétexte fumeux qu’elle a donné naissance à une fille. C’est dire si la notion de mère au foyer a le vent en poupe dans cet Anjou médiéval qui attire les Foulques.

Car c’est une époque où les Foulques ne manquent pas. En ces temps anciens, l’on dit d’ailleurs volontiers : Plus on est de Foulques, plus on rit ! Un peu pour conjurer le sort, tant il est vrai que les histoires de blondes circulent encore peu en ce Xème siècle finissant.

C’est d’ailleurs bien là que réside le problème. Le siècle, et dans sa foulée le millénaire, s’achèvent. Peut-être que le monde lui aussi n’en a plus pour longtemps ? Et dans tout le royaume, c’est un peu « panique à bord », à l’aube du second millénaire. A cette allure-là, c’est donc plutôt mal parti pour que la France devienne éternelle un jour !…

Les ancêtres de Paco Rabane ont clairement annoncé que la transition entre les deux millénaires ne va pas être piquée des hannetons, et dans les chaumières, ça rigole encore moins que d’habitude. Pour faire court, on attend la fin des haricots. Haricots qui d’ailleurs, n’ont pas encore – et pour cause ! – été importés d’Amérique ; ce continent étant encore moins répertorié sur les cartes que la planète Mars. C’est dire si l’ambiance est au beau fixe !…

Le Prozac – ou son équivalent médiéval – coule donc à flots. La population sait qu’il lui faudra attendre encore un bon millier d’années avant de fêter la première victoire française en Coupe du Monde ; Et mille ans à l’échelle du manant moyen dont l’espérance de vie ne dépasse guère les 35 ans, cela fait, comme qui dirait, du temps d’attente.

Or, c’est dans ce contexte déprimant en diable que finira par émerger une lueur d’espoir. Faute de ballon de foot doté du pouvoir de regonfler le moral des troupes, la courge fera son apparition. Ses propriétés – celles qu’elle possède et celles qu’on lui prêtera – se fraieront peu à peu un chemin dans ces esprits aussi réceptifs à la magie et autres fariboles, que nous pouvons l’être aujourd’hui à la sottise des publicités.

Par ses innombrables graines, la courge sera très vite perçue comme un symbole de fécondité. Et dans un pays où alternent les famines, les guerres et les épidémies, toute représentation de la fécondité laisse supposer que tout n’est pas perdu, et qu’au moins, il y aura toujours des gamins pour succomber à la prochaine peste ou sur un futur champ de bataille. Un peu comme aujourd’hui où la natalité reste élevée, en dépit des perspectives prévisibles autant que funestes du changement climatique, et de la certitude que les 30 Glorieuses ne reviendront jamais.

Mais pour la courge, symboliser la fécondité ne constituera qu’une première étape. La porte vers l’éternité ne demandera qu’à s’entrouvrir.

Un grand voyageur se chargera de pousser cette porte. Il répond au doux nom de Cucurbita De la Varenne. A sa naissance, ses parents hésitent un moment à l’appeler « Kevin », un prénom sacrément à la mode, mais ils préfèrent se démarquer par un soupçon d’originalité. Très vite, ses géniteurs notent qu’indéniablement leur rejeton a la bougeotte. En De la Varenne particulièrement avisé, son père l’incitera à parcourir le vaste monde, plutôt que de le voir continuer à arriver à pas d’heure à la soupe du soir. Cucurbita qui a juste 15 ans, choisira la direction du très lointain Levant. Après maintes contrées traversées, notre adolescent turbulent s’assagira au contact d’hommes vêtus de toges safran, vivant de rien mais le partageant sans rechigner. Là, Cucurbita apprendra à observer, plutôt que de courir en tout sens, sans autre but que l’attrait de la nouveauté.

C’est ainsi qu’un vieux maître à la peau ridée l’amènera à considérer autrement l’apparente finitude de la Terre. Un soir, le vieil homme lui montre, entreposé dans une remise, un curieux fruit, volumineux, vaguement sphérique dont la peau orangée est entrecoupée de côtes prononcées. Le sage lui dit alors que ce fruit provient d’une terre lointaine encore inconnue dans le pays dont il vient, lui, Cucurbita. Mais qu’ici, en Orient, les marins ne sont pas restés empêtrés dans leurs cordages et qu’ils n’ont pas peur de basculer dans le vide en atteignant l’horizon, comme on en est persuadé en Occident. Bref, ils naviguent et échangent avec d’autres hommes au lieu d’attendre tout tremblotants, le Jugement Dernier.

Cucurbita médite alors une bonne minute la sagesse du propos, avant de submerger son maître d’un flot de questions au sujet de ce fruit étrange. Comment se nomme-t-il ? Est-il seulement comestible ? Et dans ce cas, comment l’accommode-t-on ? Le jeune De la Varenne vibre tant d’enthousiasme qu’involontairement son visage de jouvenceau se pare d’une grimace fugace. Par un effet de mimétisme, le vieux bonhomme lui répond par une moue autrement appuyée, avant d’éclater d’un rire homérique. Oui, Cucurbita, ce n’est pas aux vieux sages que l’on apprend à faire des grimaces !

Le vieil oriental, en essuyant ses larmes de joie, prend son jeune disciple par le bras, et soudain redevenu sérieux, place le fruit sur une table branlante, extrait un couteau rouillé du tiroir de ce meuble vermoulu, et tranche le fruit sans autre forme de procès. A la lueur d’une mauvaise chandelle, Cucurbita découvre la structure interne du fruit séparé en deux. Il est émerveillé par la myriade de pépins qu’il contient, et par sa jolie teinte orange qu’amplifie encore la flamme de la bougie.

Son maître prend alors un ton solennel pour lui dire qu’il est ni plus, ni moins, devant la source de la vie, que ce fruit représente l’origine des temps, que le monde lui-même est sorti de l’un de ces fruits ! Du tout premier d’entre eux… Ses graines innombrables contenaient toutes les races humaines, toutes les variétés de riz, le savoir de toutes les sciences secrètes aussi ! Le jeune De la Varenne n’est plus fasciné, il est totalement subjugué.

Le vieil homme s’empresse d’ajouter que puisque le fruit est source de vie, il apporte donc la régénération, car ses graines sont nourriture d’immortalité. Surtout si elles sont consommées au printemps, à l’heure du renouveau. Et la meilleure preuve de ce lien établi entre le fruit et l’immortalité, c’est qu’il se conserve fort longtemps. Il sèche, mais ne pourrit guère. Et le sage d’exhiber un autre fruit, à l’apparence de bois sec, mais semblable par son volume au magnifique fruit frais qu’il a découpé. Cucurbita surpris, voit son maître en évider le dessus, puis pratiquer deux petites ouvertures sur le devant. Il dépose enfin la bougie dans le fruit creux, sous l’œil émerveillé de son disciple. Ce fruit aux multiples propriétés est aussi en lien avec le monde occulte ; les âmes des défunts ne demandent pas mieux que de briller au travers de cette peau épaisse. En plus, cela pourrait faire de jolies lampes… » se dit l’héritier De la Varenne, se découvrant soudain des talents de décorateur.

Cucurbita prend alors conscience qu’avant son voyage, il n’était qu’un jeune sot, et le voici dépositaire d’un savoir que bien des clercs de son pays pourraient lui envier. Il s’en ouvre à son maître qui, tout en opinant du chef, le met en garde :

– Tu es devenu fort savant en peu de temps, mon jeune ami. Tu vas maintenant repartir dans ton pays, où tu acclimateras ce fruit porteur de nombreux espoirs pour les hommes qui le cultiveront. Mais – car il y a toujours un « mais » – il te faudra te montrer prudent. Tu n’es pas sans savoir que les gens de ton pays voient du démon partout où s’arrêtent leurs connaissances. Le démon reculera dans leurs esprits, à mesure que la science et le savoir avanceront. Mais pour l’heure, je te conseille de réserver l’usage de ce fruit à un entourage digne de confiance.

Cucurbita se régale ce soir-là d’une soupe délicieuse préparée à partir de ce fruit inconnu. Le lendemain, son maître lui confie de nombreuses graines afin qu’il puisse mener à bien sa tâche de propagateur, lorsqu’il sera de retour chez lui. Il demande une nouvelle fois le nom de ce fruit ; mais devant le terme quasi imprononçable qui lui est répondu, il renonce à faire répéter son maître. Qu’à cela ne tienne, Cucurbita donnera en toute modestie, son prénom au trophée potager qu’il rapporte de son odyssée en Orient !

Suite et fin de cette élucubration médiévale dans moins d’un siècle, promis !

Quant aux Hortomnales, vous pouvez en avoir un aperçu ici.

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