En rayons

L’épisode 1, c’est ICI (lien)

 

L’employé du parc décrivit une créature dont ni Héraclès, ni Déjanire, n’avaient entendu parler. Elle avait à peu près la taille d’un chevreuil et la particularité de présenter un déséquilibre au niveau de ses pattes.

– Et alors ? objecta Héraclès, il ne manque pas sur terre d’animaux qui ont des pattes arrière bien plus grosses que leurs pattes avant.

– Bien sûr, répondit le centaure, mais là, ce sont ses côtés qui sont différents. C’est pourquoi l’animal se déplace toujours sur un terrain en pente, une colline par exemple, pour compenser l’écart qui existe entre ses deux flancs. Il tourne donc autour de la colline, toujours dans le même sens. C’est ce qui le rend prévisible et facilite sa capture.

S’il n’avait pas été lui-même un héros de la mythologie, rompu à la rencontre à chaque coin de bois, des créatures les plus délirantes, Héraclès aurait émis de sérieux doutes sur la véracité de telles fariboles. Mais quelqu’un qui avait combattu des juments anthropophages et affronté un chien à trois têtes, s’attendait à croiser absolument n’importe quoi dans le monde qui était le sien.

– Et comment nomme-t-on cet étrange animal ?, questionna Déjanire tout en dénouant son chignon.

Elle récupéra l’abondante masse de sa chevelure, lui fit franchir la charmante frontière de ses clavicules pour la laisser dégringoler jusqu’au bas de son ventre. Elle ne trouva rien de mieux comme paravent que sa crinière. Une partie de ses appas – et non des moindres – se trouvaient ainsi vaguement dissimulés au regard pour le moins insistant du quadrupède à tête humaine. Bien que Déjanire fût une blonde accomplie, elle s’était bien aperçue que l’intérêt que lui prodiguait l’employé du parc n’était pas que commercial.

Ce dernier, devant la trouvaille de sa cliente, fit de son mieux pour ne rien laisser paraître de sa déconvenue. Il se consola en remarquant d’un coup d’œil de maquignon, la souplesse de sa toison d’or. Il répondit sans trop chercher à percer de son regard l’écran des cheveux de Déjanire :

– Un dahut. L’animal s’appelle le dahut. Sa chasse est très prisée dans le parc. On vient parfois de loin pour y chasser le dahut.

Le centaure reprit son plus beau sourire de commercial en achevant sa description. Il marqua une courte pause, le temps que l’idée fît son chemin dans l’esprit de ses clients, puis il ajouta :

– Je peux même vous aider à localiser votre gibier. Comme vous l’avez remarqué, la clientèle ne se bouscule pas en ce moment. Et puis, vous m’êtes sympathiques. Bien sûr, je ne vous facturerai aucun supplément pour ma prestation.

– A propos, repartir d’ici avec notre peau de dahut nous coûtera combien ?

Déjanire, malgré son attirance pour les frivolités vestimentaires, n’en perdait pas pour autant de vue les réalités budgétaires de son ménage. Et ce n’était pas avec ce que lui ramenait son Héraclès de ses travaux qu’elle aurait fait des folies. Le centaure la rassura :

– Oh, un prix modique, chère Madame !

Puis, se tournant vers Héraclès, il partit dans une digression :

– Mais je croyais qu’il s’agissait d’un cadeau. Depuis quand la personne à qui l’on offre un présent se soucie-t-elle de son prix ? Ce que les femmes peuvent être curieuses, tout de même !…

Héraclès coupa court au bavardage du vendeur :

– Bon, si nous allions la capturer, votre bestiole ?

Le centaure se mit à trottiner devant le couple sans dire un mot de plus, jusqu’à ce que le trio parvienne aux berges d’un torrent impétueux.

– Il nous faut traverser. Le territoire des dahuts se situe juste après le petit bois de cyprès que vous apercevez au loin.

 

Héraclès jura dans sa barbe qu’il aurait été étonnant de ne pas rencontrer un obstacle quelconque dans cette affaire. Que ce soit au boulot ou quand il faisait ses courses, venait toujours un moment où on lui cassait les pieds. Ah, ce n’était pas de tout repos, d’être un héros mythologique !

La proposition formulée bientôt par le centaure le tira de ses songeries sur les vicissitudes de sa condition de demi-dieu.

– Ce n’est pas la peine, Madame, que vous vous trempiez jusqu’aux oreilles dans cette eau froide. Vous n’avez qu’à monter sur mon dos. En trois enjambées, je vous amène sur l’autre rive. Votre mari nous y rejoindra en quelques brasses.

Déjanire, à l’idée de faire une pause-équitation, ne put cacher sa joie. Décidément, cette escapade au Centaure Park était vraiment pleine de surprises ! Elle grimpa donc en amazone sur le dos de l’employé du parc qui finalement se montrait bien plus serviable qu’elle ne l’aurait pensé.

– Accrochez-vous bien, Belle Dame, ça va secouer un peu…

Tandis qu’Héraclès pénétrait prudemment dans l’eau, le centaure et sa cavalière s’engagèrent à leur tour dans le torrent. Le centaure paraissait coutumier de l’exercice, il avançait d’un pas assuré dans le lit du cours d’eau. Déjanire poussa un petit cri d’excitation au contact de l’eau froide qui lui recouvrit très vite les pieds. Indifférent à ses compagnons, Héraclès progressait en luttant contre la force du courant.

Déjanire se cramponna davantage à sa monture qui soudain, fit volte-face pour repartir à son point de départ. En quelques bonds, ils étaient de retour au sec ; le centaure entoura alors la taille de sa cavalière d’un bras puissant et plus du tout commercial. Le quadrupède se tourna même vers son amazone pour lui décocher un rictus ne masquant plus du tout ses intentions. Il devenait flagrant que le personnel du Centaure Park se permettait bien des privautés avec sa clientèle. Estimant que sa condition de centaure ne l’autorisait pas à se comporter aussi cavalièrement, Déjanire hurla à la face de son ravisseur :

– Non, mais je ne vous permets pas ! Je me plaindrai à la direction !…

L’autre se contenta de ricaner. Depuis quand les captives étaient-elles en droit d’exiger quoi que ce fût ? Déjanire comprit enfin que c’était elle qui serait le prix de la transaction. Le Centaure Park n’était qu’un attrape-touristes, comme il y en aurait tant dans les millénaires à venir. Cherchant à conserver un semblant de calme, elle ajouta que son Héraclès chéri ne resterait pas les bras croisés devant une telle ignominie. L’autre lui rétorqua que pour l’instant le plus fameux des héros grecs perfectionnait son dos crawlé, et se souciait d’elle comme de sa première massue. L’homme-cheval se lança alors au galop, faisant hurler sa proie de plus belle.

Héraclès qui tel un bon élève avait sagement obéi au centaure, découvrit son infortune en posant le pied sur la rive opposée. Le roulement continuel du torrent l’avait jusqu’ici empêché d’entendre les cris de sa belle et de prendre toute la dimension de ce qui se tramait dans son dos.

– Jaja !… »  fut tout ce qu’il parvint à articuler.

Il se sentit piégé par ce fourbe de centaure. A cette distance, s’il décochait une flèche vers ce malotru, il risquait de blesser – voire de tuer – sa Jaja. Préférant devenir veuf que cocu, Héraclès sortit une flèche de son carquois, banda son arc et visa sa cible avec application. Il est vrai que le veuvage ne lui était pas inconnu, il avait par le passé estourbi sa première épouse d’un coup de colère.

Sa flèche cueillit le centaure au niveau d’une patte antérieure, le déstabilisant immédiatement. Il roula au sol entraînant Déjanire dans sa chute. Soudain moins fier, le centaure prit conscience que la situation s’était retournée. Une seconde flèche l’atteignit au torse avant qu’il n’ait tenté de se relever. Il tourna cette fois un regard implorant vers celle dont il aurait bien fait son quatre-heures. D’une voix plaintive, il lui murmura :

– Approchez, belle dame, vous ne risquez plus rien. Votre mari ne tardera pas à m’expédier en enfer. Mais le mauvais garçon que j’ai toujours été veut partir en faisant enfin une bonne action.
Quand je serai mort, vous prendrez ma peau – vous étiez venu pour en trouver une, vous repartirez avec la mienne – et vous en ferez une tunique. Pas pour vous, mais pour votre époux. Le pauvre ne marche pas beaucoup plus vêtu que vous, et ça lui va beaucoup moins bien.

 

Le centaure eut une moue de dépit avant d’ajouter :

– Cette tunique possédera un pouvoir particulier : celui de rendre à jamais fidèle à l’être qu’elle aime, la personne qui la portera. J’ai entendu dire que la fidélité n’est pas la qualité première de votre mari. Promettez-moi que vous la lui ferez porter…

Une troisième flèche traversa la gorge du centaure, le réduisant définitivement au silence. Même s’il n’avait rien entendu de son baratin, Héraclès estima qu’il lui fallait mettre un terme à la faconde du centaure. Et puis, les agonies les plus courtes sont souvent les mieux réussies.

Déjanire sursauta en entendant le pas de son homme juste derrière elle. Elle et lui s’étreignirent dans une intense émotion, sous les yeux encore ouverts du centaure descendu à l’instant chez Hadès. Déjanire convainquit sans peine son sauveur de dépecer le centaure encore chaud, et sans lui préciser naturellement ce qu’il lui avait raconté quand il vivait ses derniers instants. Ils repartirent contents, finalement satisfaits d’avoir réalisé une bonne affaire.

Quelques jours plus tard, la belle Jaja tendit fièrement la tunique qu’elle avait taillée pour son amour. Lui ne fit pas mystère de sa stupéfaction :

– Allons Jaja, c’est pour toi que nous sommes allés chercher cette peau. Et puis, tu  disais que tu n’avais plus rien à te mettre.

– J’ai rallongé un peu la peau de daim que tu m’avais rapportée au printemps dernier.  Elle m’ira bien encore une saison ou deux. Tiens, mon chéri, je l’ai faite pour toi.

Comment résister à un sourire pareil ? Héraclès enfila la tunique, et avant que sa Jaja n’ait pu dire qu’elle lui allait bien et qu’il n’y aurait pas de retouches à faire, il fit une grimace :

– Ouh là, mais ça gratte !…

– C’est normal, poursuivit l’épouse, le tissu est neuf, il va s’assouplir.

– Ah non, ma Jaja, je te jure que ça me démange !  Là, ça me dévore de partout. Et  puis, je sens que j’ai de la fièvre, une vraie fièvre de cheval…

 

La fin de l’histoire, vous la connaissez : la tunique est empoisonnée. Le sang du centaure n’était pas de première qualité. Il est vrai qu’il ne pouvait rien y avoir de bien fameux à récupérer d’un tel individu. Héraclès ne parviendra pas à retirer cette tunique collée à sa peau, et il en mourra. Le centaure se sera ainsi vengé de ses clients. Comme quoi, les méchants sont sans doute toujours punis, mais ils continuent parfois à nous pourrir la vie, même quand on pense en être débarrassés.

La morale de l’histoire, c’est qu’il faut se méfier de ce que l’on vous raconte, surtout quand on est blonde et jolie. Et puis avec les soldes qui désormais durent toute l’année ou presque, il vaut mieux se montrer vigilant… surtout si votre vendeur se met à galoper entre les rayons pour aller vous chercher un article improbable dont il lui reste – parait-il – un exemplaire en stock. En tout cas, si vous vous faites berner, chez Centaure Park ou ailleurs, ce ne sera pas faute de vous avoir prévenus.

 

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